Texte

Une grande famille (1985)

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Lorsqu’on jette un regard sur le passé, on ne peut que se poser une question à laquelle il est difficile de répondre. Est-ce la plasticité de la jeunesse ou la misère partagée qui alimentent d’ineffaçables amitiés. Tenter de répondre à cette question est une quête du Graal. Que veut dire ne plus se voir ou se perdre de vue. Est-on le jouet de ce qu’on appelle avec résignation : "la vie". Est-ce question de fatigue ou simplement de langage auquel on croit de moins en moins - en quelque sorte un coup de gomme qui n’efface jamais rien complètement. Est-on encore sur terre ou déjà dans les nuages ? Ceci pour dire qu’il m’est impossible de me livrer à un travail de dissection et à parler de certains en les isolant de ce que nous avons vécu ensemble : (Kessels, VanderCam, sa femme Nelly, Maurice Wijckaert, mon frère Henri et tant d’autres).

Tous ne sont pas présents mais je n’oublie personne ce qui me permet de croire en généralisant que les existences sont des nébuleuses de densité faible et de peu de réalité. Pour se persuader que l’on existe on a recours au subterfuge de croire qu’autrui n’est pas qu’un fantôme investi pour la circonstance d’une réalité noyée dans son incertitude. De plus en plus ignorant de ce que je représente pour autrui, je me sens de moins en moins le droit de parler de quiconque avec un sourire quelque peu forcé, mes jugement étant sans importance, je me laisse engloutir peu à peu dans mon bourbier. Pourquoi avoir choisi de rédiger des "mémoires alors que j’ai tout fait pour oublier."

UN FRERE
GEENEN Henri né à Schaerbeek Bruxelles le 2/11/28
La névrose familiale certes, mais que dire de la psychose sociale. Mon frère a travaillé sur les chantiers depuis l’âge de 14 ans. Le soir, il suivait les cours des Beaux Arts et des Arts et Métiers. Elève brillant, il a sacrifié une carrière honorifique à celle de son frère. René Magritte aimait sa peinture. Bien d’autres peintres aussi. L’oeuvre d’Henri mériterait que l’on écrive un roman à la Zola qu’il connaissait et admirait dans ses moindres recoins. Son épouse Suzanne lui fut un soutien sans faille comme elle le fut souvent pour moi. On lui doit ce mot acerbe à propos des continuelles expositions officielles associant Magritte et Delvaux : "Exposition Magraux-Delvitte". Cela résume la conception formaliste du surréalisme que l’on avait en ce temps-là.

UNE JEUNE FILLE
Holzinger Doris, Epouse Moss, née à Vienne en 1927
Ne cherchons d’elle dans cette exposition que peu de traces. Nous avions tous deux 11 ans en 1938. A ces âges l’amour ne trouve pas ses mots ou plutôt, en ce cas, j’appris à Doris à parler le français de Racine à Mallarmé, autant qu’elle teinta mon allemand de cet accent viennois qui fit oublier les rudesses des accents oppressifs. Mais pourquoi ces précautions oratoires ? Doris était juive et portait l’étoile jaune. Sans étoile je l’aimais mais à quel destin sont promises les amours premières ! Que ne suis-je Stendhal pour écrire "De l’amour". Serait-ce atrocement rendre malheureux ceux qu’on aime. Le père de Doris fut assassiné sous les yeux de mon frère. L’amour, même chuchoté, n’est pas un trait d’union.

DES AMIS

MARCEAU Marcel
l’apôtre du muet. Il est vrai que le bruit devient intolérable mais le complet silence n’est pas un remède acceptable. Marcel et moi avons été des années durant des complices bavards. Les paradoxes régissent des lois. La logorrhée fut pour Marceau un instrument pour se taire. La logorrhée fut entre lui et moi une forme de salut. Incapable de jouer la comédie, il disait très mal mes poèmes. Il méprisait les autres avec pertes mais non sans profit. Salut Marceau, je déteste ceux qui manquent de générosité. Jean Louis Barrault pas plus que moi, non plus que Nadine Bellaigue, ma première femme, ne lui pardonnions son égoïsme. Il était élève d’Etienne Decroux, tout comme Nadine et Jean Louis Barrault. Dans un jeune théatre en ébullition, qui se refusait à rester le conservatoire des traditions du passé, le mime a été un ferment tant pour la conception de la mise en scène que pour la plastique du jeu des acteurs.
Nous formions un petit clan de fanatiques, pas toujours d’accod les uns avec les autres. J’ai écrit dans Cobra un article sur Marceau mais combien je regrette de n’avoir pris aucune notes durant nos interminables conversations. Car il faut qu’on le sache l’acteur muet était aussi volubile et bavard que moi.

MAGRITTE René né le 21/11/98 à Lessines mort à Bruxelles en 1966
La plupart des surréalistes belges avaient au moins un trait commun : une défiance à l’égard de Breton et des cénacles parisiens. Une abondante littérature très confidentielle en témoigne. Plus que pour être écrit et lu, plus que pour être peint et vu, Magritte que je connus fort jeune le confirmerait, le surréalisme est une conduite, un mode d’existence en porte à faux quand il se peut. " Magritte" (voir titre exact) est un film de Luc de Heusch et Jacques Delcorde dans lequel je jouai le rôle ingrat et mal défini de "collaborateur artistique". Mon apport à ce film fut sans doute ma présence turbulente qui le rassurait sur lui-même.

de GHELDERODE Michel né à Ixelles (Bruxelles) le 3/4/98 dcd le 1/4/62
Trop de choses à dire pour réduire un homme tel que Ghelderode à sa plus simple expression. Eructant son théatre avec un baroquisme tout Elizabethin, Michel de Ghelderode semble, comme Shakespeare le fit longtemps en France, devoir payer les audaces qui firent ses succès et ses scandales. Egalement il faut le dire, par absence de réédition. On se plaint du manque d’auteurs mais insistons sur le fait qu’il faut être un maître pour être son élève. Rencontré en 1942, lui cloîtré dans sa coquille et moi dispersé de par le monde, nous nous retrouvons en 1956 pour réaliser avec Luc de Heusch, le film qui est présenté dans cette exposition. Hommage modeste, renvoyons les amateurs de publications introuvables à un numéro spécial de la revue "Marginale" no 112-113 de Mai 1967.

MABILLE Pierre né le 3/8/04 à Reims, mort à Paris 1956
Face à la personnalité d’un homme comme le Docteur Pierre Mabille on ne peut que se sentir acculé au silence. Mort à 52 ans, jamais décès ne m’a paru plus injuste. Nous venions d’achever mon film sur le test du village mais que d’autres travaux resteront à jamais à l’état de brouillon. C’est André Breton qui me le fit connaître et je considère en l’occurence le rôle d’André Breton comme un pauvre incident. Pas plus que Bachelard, Mabille n’était un homme à se laisser embrigader. Chirurgien, morpho-physiologiste et surtout érudit en toutes sciences humaines, il considérait la médecine générale comme le sommet de l’art du médecin. Il fut un des précurseurs de la croyance en une nouvelle Renaissance. En conséquence nul sectarisme mais un criticisme permanent.
Parmi les rares scientifiques que j’ai eu l’occasion de connaître, non des moindres, Mabille fut et reste un homme pour qui la poésie n’est pas aveugle et la science pas pédante et qui réussit entre les deux démarches un mariage issoluble. Il fut pour moi à la fois un maître et un père. Quatre jours avant sa mort, nous nous téléphonions de Genève à Lausanne. A mon retour à Paris, il n’était plus.

BRODTHAERS Marcel né le 28/1/24 à Saint Gilles - Bruxelles ; dcd à Köln le 28/1/76
Etre exceptionnel par excellence, opaque et transparent à la fois, souffrant "d’un point de leucémie" et de "fièvre qui ne marquait pas sur le thermomètre" il me fut présenté par Florent Welles en 1962. Quand je fondai le club Antonin Artaud, il fut le premier à écrire un article sur le sujet. Il publia un poème dans le catalogue de ma première exposition à la Galerie St Laurent et me proposa à Madame Rona afin que j’y expose à la Galerie "Les Contemporains" mes grandes encres, en 1965. Il publie en 1962 dans "Sud Ouest" le premier article sur moi en France. Conscient que l’existence de Broodthaers ne se résume pas en une fiche, prière impérieuse d’acheter l’opuscule que j’ai écrit sur Marcel Broodthaers aux Editions Subréalistes. (n’y a jamais été publié mais devrait paraître prochainement aux éditions de la Différence dans un recueil intitulé : "désordres consentis").

SITUATION 62
L’époque était à la misère. C’est fou ce qu’on s’aidait en ces temps-là. Poches et coeur troués, l’avenir avait néanmoins une couleur d’espérance. Broodthaers travaillait au "Pense-Bête". Sur la même table, comme soudés l’un à l’autre, - ô que l’amitié me trahissait, te souviens-tu Marcel ? - je m’immisçais dans tes phrases jusqu’à les violer, tout en me fiant au génie qui parfois peut habiter un crayon : J’illustrais aussi tes poèmes, qui à peine écrits volaient à la poubelle. De ce qu’il en subsite furent sauvées quelques articulations de mots essentiels. Te reste à présent la blancheur, Marcel, des pages inutiles aux évocations trop précises ou de propos plus ambitieus encore, la place exigüe où l’on signe l’inconnu de son nom. La pensée n’avait le plus souvent pour support que le geste et le souffle comme au temps de Socrate. (Extrait de Pop, Hap, Pub end Co, Apocopes pour Marcel Broodthaers, 1975, Editions l’Echoppe, Paris)

UN FILS
GEENEN Boris né à Bruxelles le 20/12/47
Aimer un fantôme plus qu’un être de chair et d’os, tel fut mon lot et réciproquement celui de Boris, mon fils. En souffrir et écrire un recueil de textes encore inédits est d’une profonde véracité. Se chercher sans se connaître est d’une tristesse magnifique. S’il n’est pas un "Faiseur d’Art" Boris a le don d’aimer profondément ce qui le touche. Je lui dois d’être grand père. Un seul nuage nous sépare : Boris ne supporte pas mon éthylisme.

Notice :
Sélection parmi une série de texte concernant les amis de JR. Ecrits en vue d'une manifestation qui les aurait réunis dans une même exposition.