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Un si joli petit jeune homme (1975)

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Comme ce qu’est cette feuille au moment où je m’apprête à écrire (en l’espèce une enveloppe décollée "uniquement pour adultes" qui contenait un prospectus, et qu’un messager commercial a déposée ce matin du 7 juillet 1975 dans la boîte aux lettres), que rien ne vouait à ce texte, à prendre part à ce texte, songeons à ce que sont les images de Jean Raine avant. De quoi sont-elles faites, que sont-elles, tant qu’elles ne sont pas devenues des images ? Que sont-elles tant qu’elles ne sont pas ?

Rappelons-nous "le dîner" (tel est le titre du chapitre LXIV) offert par Monte-Cristo dans la maison d’Auteuil en 1838. "Ainsi, par exemple, voyez ces deux poissons, nés l’un à cinquante lieues de Saint Petersbourg, l’autre à cinq lieues de Naples. N’est-ce pas amusant de les réunir sur la même table ? Et l’on apprend qu’il s’agit du sterlet, qui se pèche dans la Volga seulement, et de la lamproie que fournit le lac de Fusaro.

Ainsi, assurément, des images de Jean Raine.

Il fallait, avant que Jean Raine intervînt, il fallait que cette plage de papier vouée à parler plus tard existât, qu’on eût pour cela abattu tel sapin de Tromso (Norvège) d’où je reçois une carte de P.B. ce 9 juillet, ou s’il s’agir de papier fabriqué au moyen de chiffons cet amalgame de tissus de toutes provenances, ce mélange peut-être de drapeaux blancs, de smokings, et de culottes très fines de prostituées, il fallait que surgît aux doigts de Jean Raine ce pinceau (et que fussent nés et morts cette martre que l’on trouve dans les pays boréaux ou ce porc que l’on trouve en Flandre), qu’il se rencontrât avec des couleurs, elles-mêmes...

La première fois que j’ai vu Jean Raine, c’était chez Scut, le soir du 2 décembre 1969. Ma femme et moi étions arrivés en retard, à cause de la pire ou d’une des pires choses qui eussent pu nous arriver, nous avions trouvé en sortant le cadavre de notre chatte dans la rue, elle venait de se faire écraser par une automobile, il nous avait fallu l’ensevelir. Jean Raine, qui a les mots à la bouche, aussitôt nous raconta que, dans son enfance, au cours je crois d’un déménagement, il s’était assis dans un fauteuil, et que celui-ci avait basculé tuant net, un chaton qui se trouvait dessous.

Que nous montre Jean Raine ? Que sont ses images après ? L’on pressent un rapport ambigu avec la couleur : souvent il se contente de déposer du noir sur le blanc donné, comme s’il se coupait délibérément de cet outil que la couleur peut être. Mais d’autres fois il macule la surface de tons criards, et alors il ne se limite plus à violenter cet espace blanc ça et là comme le poète avec les lettres, au contraire il envahit la totalité de cette surface, comme si lui venait l’angoisse de ne pas la cacher complètement, et ce fouillis de verts et d’oranges (ce me paraissent les tons dominants, et que nulle nuance, nul jeu de palette ne viennent adultérer) se répand et prolifère sur cette surface, jusqu’à l’extrême de ses bords.

Et si l’on y réfléchit la différence n’est qu’apparente, et l’on aurait tort de penser que Jean Raine isole les formes qu’il dépose sur sa feuille, car le blanc de celle-ci consubstantiel au noir de ces formes, lui aussi va jusqu’aux bords de la feuille, lui aussi va jusqu’à ses propres bords. Inversement, l’on dirait bien que Jean Raine a réussi à affranchir ces formes de tout support à quoi en définitive elles resteraient liées, et dont elles souffriraient : il a peint des formes noires sur une matière transparente, et ces formes, libres d’attaches et comme en suspens dans l’air, semblent n’être qu’elles-mêmes. (Et plus loin, n’avoir affaire qu’à elles-mêmes.)

Rapport ambigu, on le voit, avec la couleur, avec la page, et en voici, je pense une preuve supplémentaire : c’est que, parfois, Jean Raine brise là avec la couleur, avec le noir, et presque avec la page, ou plutôt c’est la page elle-même qui parle, qui se parle, qui remplit le rôle ailleurs dévolu au noir, à la couleur, car Jean Raine y imprime les formes qu’il invente, il les fait apparaître non par le trait ou les tons, mais comme dans du cuir repoussé par elles-mêmes, et elles seules. A ce stade, il semble bien que Jean Raine ait réussi à régler des comptes, dont on subodore l’existence, mais dont on ne connaît pas la nature, comme les marins de loin devinent un rivage à cause de l’écume des vagues qui vont s’y briser.

L’on croit remarquer aussi que Jean Raine travaille dans des conditions d’économie poussées à l’extrême. Si la couleur envahit son papier, alors il délaissera les formes, qui tendront à se fondre, à se noyer : à la couleur seule ou presque est alors la parole, comme naguère à la forme, à la feuille. Il reconstruirait le Parthénon avec de la terre. On rêve là d’un matériau dont la simplicité, loin de nuire au propos, en soit au contraire la condition même, comme il arrive de la pauvreté dans certains ordres. Ajoutons que Jean Raine, sauf erreur, n’use pas de la couleur à l’huile, mais d’encres : là encore une entrave disparaît. Et l’on doit - ce serait une autre histoire - s’interroger sur les fins d’une parole qui se caractérise aussi par des retraites.

Sans doute pouvons-nous aisément situer Jean Raine du côté de ses proches. La façon dont il jette ses traits, ses taches, ses formes, fraie sa voie entre le fortuit et le spontané, l’on hésite entre la négligence et la fraîcheur, et il est le premier à assister à ce qui sort de lui. Il ne sait pas où il va, mais il sait qu’il va. Et il part "sans boussole, sans carte marine", pour reprendre l’expression de Roger Goossens, qui ajoutait : sans pilote. Et sans doute alors il est comme le bateau de Rimbaud sans ses haleurs, et il se laisse descendre où il veut. Il est ce qu’il attaque, mieux que ce qui attaque. Et sans doute est-ce aussi, lorsqu’on le sait, ce qui confère à son travail un certain déchirant, cette façon d’abord de se séparer de soi.

A cet égard, son entreprise et chacune de ses entreprises sont certes une aventure. Et lui-même aime les décrire en termes de combats, il monte à chaque fois, dit-il, sur le ring. Comme si l’image à naître, et dont il ne maîtrise pas le destin, lui résistait, ou la page blanche s’obstinait dans la provocation de sa blancheur. De sorte que l’on songe que l’image est chez lui résultat, mais cause aussi bien, et que son premier charme est d’avoir permis ce combat lui-même, dont elle est, avec la même amertume désolante peut-être, comme une décoration la trace. Et, triomphante, en quelque sorte la victime.

J’interromps ce travail pour rendre visite à Y.B. Dans son aquarium flottent entre deux eaux vers de vase et daphnies. Ce sont les bétas, explique-t-il, qui mangent les vers de vase. Et ses poissons pour se rencontrer au 55 rue des épicéas, à Watermael, viennent qui d’Indonésie, ou du Japon, qui du Mexique. Coq à l’âne : je me rappelle alors les repas de Raymond Roussel, tels que les décrit M.Caradec, et j’imagine sur sa table les "fruits frais cueillis le jour même dans le Midi" et apportés par "un des chauffeur qui fait la navette", le fromage bondon de Neufchatel, la soupe au chocolat importée spécialement de Suisse, et le reste.)

Alors que nous montre Jean Raine ? Eh bien, précisément, l’on n’est jamais sûr de bien voir ou de tout voir, et c’est il me semble une propriété, et sans doute une vertu, de ce qu’il nous montre. Il nous laisse incertains, à la recherche. Nous distinguons tels éléments, que nous pouvons isoler. Mais ils sont dans quelque chose comme un brouillard tourbillonnaire, sur quoi il nous faut nous interroger. Le renard pointe son museau, et l’oiseau déploie loin de son bec ses ailes, et l’on devine plus qu’on ne l’identifie un visage. Plus trivialement (est-ce le mot ?), l’échelle et les taches du peintre en bâtiment apparaissent dans les quatre planches de "L’Echelle de Jean Raine").

Or, ces éléments, nous les savons engagés dans une histoire - et l’opacité du brouillard et le mouvement du tourbillon sont bien, à la réflexion, ce qui fonde les histoires, et l’histoire. Nous nous y retrouvons mal, comme dans la vie. Et d’une certaine façon, nous sommes devant ses images dans le risque même où nous met la vie, notre vie. A peine si nous retenons le sentiment d’un univers cruel ; où les gens, les bêtes et les choses doivent se défendre d’être ce qu’ils sont, de ce qu’ils sont, d’un univers où la menace pèse sur eux dès qu’ils y sont, pour ce motif même. Et à la limite nous inventons l’histoire à laquelle nous assistons. Nous devons passer - ou y passer. L’indifférence ici ne paye pas, car les images nous laisseraient passer. Il nous faut les entreprendre, à notre tour. Ce serait les insulter que supposer qu’elles font, de leur plein gré, tout le travail, comme le capital produit des intérêts, et nous rien.

Et d’abord la vocation de peintre ne lui est venue que tard. Vers 1945-1946, Jean Raine écrivait des poèmes, pas beaucoup et courts (ce qui me paraît bon signe), et quelques articles. Il faisait du cinéma, et s’intéressait à la connaissance de l’homme, en arpentant simultanément de cette montagne l’adret qu’est la psychologie, et l’ubac qu’est la psychothérapie. (Au point que, devenu à son tour patient, logé dans la vallée, il se trouvera être à la fois, nouveau dédoublement, l’examinateur et l’examiné, comme Artaud il assistera à lui.)

Et ce peintre ne s’embarrasse point du savoir-faire, au sens convenu du terme et de la chose, il se présenterait plutôt comme l’homme du non-savoir-faire, lui farci, tissé de dons - car que peut-il faire de ce savoir-faire qui lui est extérieur et qui ne lui permet pas de réduire à l’essentiel son propos, qui ne lui paraît pouvoir servir qu’à ce qui ne l’intéresse pas ? De ce savoir qui ne se mêle pas à la chose sue ? Et que nous reste-t-il à la fin que lui ?

(Comme si la chose à dire était indissociable des conditions dans lesquelles elle se dit... Je commençais mon texte par lui-même, et cet ensemble de mots, gravitant autour de Jean Raine et de sa peinture, s’organisant peu ou prou, se mutilant et s’incorporant des fragments du monde, prenant sur lui-même pour devenir, me semblait éprouver certaines des difficultés de Jean Raine dans ses entreprises. Pendant ce temps, Jean Raine soignait dans un hôpital de Bruxelles un mal qui ligote le corps et l’esprit, et peu à peu en venait à bout, comme ailleurs de ses images ou moi de mon texte.)

"Un si joli petit jeune homme", ainsi le voit aujourd’hui à distance Irène Hamoir. Les "débuts" de Jean Raine remontent à 1945-1946. Il apparaît dans la foulée, d’un lot de jeunes gens comme on dit doués dont - j’en parle d’où je suis - la faille serait peut-être, par rapport aux surréalistes qu’ils fréquentent, qu’ils présentent bien, et qu’ils répugnent à tourner mal. La plupart aussitôt tourneront presque mal, par bonheur après avoir pris quelques mauvais exemples chez ces insoumis professionnels. Et je n’imagine pas que le petit jeune homme d’alors soit fort différent de celui d’aujourd’hui. En 1957 paraît un texte digne d’estime : "Douze poèmes d’amour". Le poème le plus long compte seize lignes, le plus court quatre ; Et l’on peut souligner que le premier d’entre-eux commence par : La main parle/ la main chante.

Oui. Et passant de la plume au pinceau, et réciproquement, Jean Raine mieux à même lui que jamais (sous les réserves énoncées plus haut : car est-il jamais à même lui ?) N’a de cesse que ne parlent et chantent ses doigts, au besoin à une distance imperceptible du silence, tout contre lui, et l’on hésite seulement s’il s’en détache ou s’il y retourne.