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Un propos ayant le dessin pour objet (1951)

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Un propos ayant le dessin pour objet met l’esprit sur des voies si diverses qu’il faut limiter son ambition à les suivre au hasard. Céder à la tentation de se laisser aller, se perdre dans le labyrinthe d’une rêverie, puis se ressaisir, raturer son parcours, céder à nouveau aux capricieux méandres, chercher entre deux points le chemin le plus court, nous met dans la situation la plus favorable pour saisir intimement ce dont nous avons l’intention de parler.

Parlons du point acquis que le dessin n’est pas donné ; qu’il est absent dans la nature. Tout aussitôt, nous nous étonnons qu’il soit prêt à surgir. Nous nous tournons de tous côtés, nous retournons, cherchant en vain la ligne où nous avions cru, quelques instant auparavant, l’apercevoir... Entre deux volumes, là où un faisceau de lumière entre en conflit avec une matière ; entre deux matières qui s’affrontent ; entre deux surfaces qui confondent ou contiennent leur couleur, la ligne, comme avec tentation s’impose en filigrane. Les choses rapidement s’inscrivent dans leur contour et, sans qu’on y prenne garde, se réduisent au jeu de quelques lignes.

Formellement vrai, matériellement faux, le dessin est abstrait. Telle est la réflexion qu’inspire le plus volontiers cet univers de formes régi apparemment par l’artifice et l’illusion ; cet univers de figures plausibles, de contours allusifs de "vues de l’esprit", dont la vraisemblance cependant atteint si aisément le degré qu’on lui souhaite. Ainsi posé, le problème n’est pas susceptible de varier beaucoup et une solution unique s’impose le plus naturellement. L’oeil se laisse prendre au piège, subit l’illusion mais notre réflexion à bon droit s’étonne et se défend. Elle voit dans le dessin un ensemble de conventions. Et voilà du même coup l’artificiel du dessin établi. Qui se prétendra satisfait par cette proposition encore moins acceptable que les prémices sur lesquelles elle repose ? Réduire le dessin à un ensemble de conventions n’explique rien et cela est si vrai que l’origine et la nature de ces conventions donnent bien des tourments à qui cherche à en percer le mystère.

C’est pourquoi sans doute les mots "naïf", "spontané", "naturel" leur ont si souvent servi de qualifications. Pour notre part, nous renonçons à comprendre et nous nous référons à une "expérience commune" qui se peut répéter à loisir. Nous regardons un dessin et éprouvons dans les lignes et les principes qui régissent leur organisation ce qu’il y a en eux de profondément vrai, de profondément convaincant. Nous bannissons le mot convention sans regret. L’important, en définitive, est d’établir, mais vraiment, l’origine de la ligne ; d’établir également ce qu’un trait contient d’expériences concrètes et réelles pour atteindre à sa puissance d’évocation, non d’affirmer à priori l’existence d’un mécanisme associatif, accidentel ou arbitraire, unissant un signe à l’objet de notre représentation.

Pour cela il nous faut revenir en arrière, remonter notre fil jusqu’au point où nous parlions de la complaisance de l’oeil à se laisser abuser par l’artifice. Cette explication de notre "crédulité" nous satisfait de moins en moins. Est-il si évident que l’oeil réagisse spontanément, sans discussion, à la vérité que le tracé propose.

L’oeil s’ouvre sur le monde. D’où lui vient qu’il voit dans la réalité la ligne qui est absente ? D’où vient que cette ligne, lorsqu’elle est utilisée comme un "moyen" d’évocation, lui permet de reconnaître avec sûreté l’objet auquel elle s’est substituée ?

Reconnaître un objet en l’absence de toutes ses qualités, lui en prêter une qui lui est étrangère ! Et le voir !... De toute évidence n’est pas dévolu à notre oeil un rôle aussi curieux qu’improbable. Les faits sont là qui donnent à réfléchir. La ligne est une hallucination de l’oeil et lui est imposée. Lui, réagit, lutte, la rend fugitive, l’aperçoit un instant, puis la repousse. Elle finit par s’imposer, - victoire précaire, comme en témoigne notre perplexité, - ou plutôt finit par imposer, malgré tout, sa vérité. Notre oeil et notre réflexion sont complices lorsque cette dernière conclut que la ligne n’a rien de réel et que le réel qui s’y projette est un mirage. Ni notre oeil, ni notre réflexion ne croient à la vérité du dessin. Ils consentent à ce que nous appelions convention le graphique. Ils se liguent contre lui, et le subissent avec des sursauts de révolte, sans trop y croire.

La connaissance et la représentation du monde ne sont pas uniquement l’affaire de l’oeil. La preuve en est faite de diverses manières. Dans le temps qu’il est vu, le monde est agi et vécu. Il offre un espace au muscle qui l’explore et le découvre : des gestes évaluent les distances ; des mains, des bras se tendent ; des corps les suivent. Des trajets les mesurent ; des obstacles cèdent, d’autres résistent ; des mouvements plus ou moins adaptés se développent, s’associent, se compliquent. Une conscience des trajectoires parcourues naît petit à petit. Le monde livre un à un ses secrets. Il prend son sens à travers le mouvement qui nous entraîne : le sentiment de sa continuité s’étire dans le sillage du geste, comme un fil d’Ariane, comme un chemin. Ce fil peu à peu se renforce, ce chemin s’élargit. Parallèlement, grâce au génie de l’espèce, l’espace agi se transpose sur le plan mental, avec souplesse il est vrai, et y imprime ses structures.

Sur le plan de l’imaginaire, la pensée anticipe sur le geste dont elle reproduit à l’état larvaire, l’essentiel ; elle se meut dans son propre labyrinthe et en cherche l’issue. Ce plan à deux dimensions est une surface infinie, la surface de la terre où nous maintient notre condition. La troisième dimension n’intervient que rarement, soit dans le rêve, soit en ces instants précaires semblables à ceux que vivait M.Teste, lorsque sa pensée, au long d’un raisonnement, montait et descendait... La surface plane, bien des test l’ont montré, est le lieu d’élection où la pensée se projette : la table sur laquelle le testé élabore un village de cubes de bois, la feuille de papier sur laquelle il étale un gribouillage. Sur cette feuille de papier, justement si semblable à notre espace intérieur, la ligne chemine à la recherche de quoi ?

De toute façon, elle est un trajet, une aventure, une exploration, comme l’est dans le monde réel, une approche, une avance, un tâtonnement, un retrait. S’applique-t-elle à la reproduction d’un objet ? Elle cherche et joint les points dont le nombre variable morcelle le trajet en distances plus ou moins longues à combler Elle cerne un forme pensée. Se libère-t-elles de ce souci, se laisse-t-elle aller ? Elle découvre en elle-même ses repères ; elle n’obéit qu’à son caprice et à sa propre impulsion. C’est ainsi que l’on a pu dire que la ligne est véritablement créatrice. Quoi d’étonnant, si elle est la pensé en mouvement !

Au sommet de cette pyramide de mécanismes aveugles et souterrains, quel rôle assume donc notre oeil, et quel tribut paye-t-il à l’enrichissement de notre conscience ? Il nous accompagne dans nos déplacement, apprend à s’y reconnaître, s’accommode, profite des multiples leçons que lui donnent "nos jambes", enregistre et confirme les sensations diffuses dans la masse de chair qui l’enserre. Il contrôle le mouvement, l’inscrit dans le champ le plus large, le domine dans son ensemble, bref le voit, mais d’un point tout différent : celui de l’observateur du témoin à l’affût. C’est pourquoi, le sens profond de la ligne lui échappe : la ligne ne le flatte pas ? Pour lui, la ligne est un contour ; une baudruche dont le vide qu’elle contient est apparent. Il la perçoit mais comme un résidu.

Tout un travail intérieur est nécessaire pour lui rendre sa vie, travail qui, pour aboutir, veut que l’on s’y exerce.