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Un graphisme hypnotique (1968)

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A plusieurs reprises, d’une manière explicite ou implicite, nous avons fait entrevoir le fait que dans la peinture américaine, si l’on excepte l’apport du pop-art et la lancée sur laquelle vit un art traditionnel, la plupart des artistes s’acharnaient à créer un monde où les pistes suivies par l’Homme se brouillent et où sa trace se perd : le "on" se substitue au "je", mettant la personnalité à couvert et ne laissant, que par accident, effleurer le sentiment.

Nous le soulignions à propos de Sam Francis, mais nous pourrions le dire de bien d’autres. L’abstraction dans la psychologie du nouveau monde, adhère à la réalité dépersonnalisée et aux normes de conditions de vie standard.

Ce n’est pas seulement le réalisme sensuel et primaire que cette abstraction ruine, mais une conception profonde de l’homme ; et la froideur de cette abstraction éclate dans son géométrisme, au contraire de l’Europe où explose une richesse imaginative que l’Américain qualifie, avec un certaine méfiance, d’expressioniste.

Dans cette conjoncture, c’est avec soulagment que l’on voit des artistes faire course en solitaire, et se soustraire aux règles du conformisme. Daniel Kahn est de ceux-là, de ceux pour qui n’existe aucune solution de continuité dans l’oeuvre qui se poursuit depuis des siècles, à partir du berceau qu’est l’Europe, pour l’art occidental : sa conception de l’art n’est pas fondée sur la croyance mystique en une avant-garde dont la vertu serait d’abolir le passé.

Mais là ne réside pas seulement son mérite, et ceux qui visiteront son exposition à la galerie Cellini, (530 McAllister) pourront s’en convaincre en considérant les dimensions d’une salle que l’artiste emplit par une production abondante de format modeste, dessins en noir et blanc, qui jamais n’occupent indûment l’espace. Tant d’autres cherchent à couvrir les murs de peintures à peine bonnes pour en voiler les trous.

Sinon qu’il révèle toute absence de couleurs, un coup d’oeil circulaire n’apprend rien. Il faut s’approcher des cimaises, détailler chaque fragment, le relier à ceux qui le suivent et le précèdent, pour déceler le fil d’une histoire qui se situe non sur le plan anecdotique, mais bien essentiellement graphique, l’histoire de la quête d’une surréalité où se mèlent la poésie et l’hmour. Une multitude de personnages apparaissent, mais les silhouettes allusives ne font perdre au profit de la forme, rien des qualités de l’écriture ; écriture élégante riche en signes hautement expressifs - on dirait en graphologie "révélateurs" - parsemés de redites ou de tics, qui sont comme des noeuds non dénoués par l’auteur, libres placés sous le signe de l’invention permanente. On en suit les développements avec un intérêt qu’il n’est pas facile d’assouvir.

Il s’agit d’une démarche à la fois orgueilleuse et modeste, qui consiste, avec des moyens le plus souvent simples, à vouloir jouer au fakir.

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