Texte

Sur la peinture abstraite (1969)

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A notre époque, l’image extérieure de la réalité a perdu toute puissance convaincante. Il n’y a pas loin du peintre à l’enfant. Tous deux pressentent que le mystère n’est pas dans l’enveloppe mais dans l’intimité des choses. Comme l’enfant, le peintre court le risque de détruire l’objet pour en pénétrer l’intérieur. Ils découvrent une réalité au-delà d’un donné immédiat, une sur-réalité, et cette sur-réalité s’exprime dans la périlleuse aventure destructrice, par des images fortes dans lesquelles fusionnent le dynamisme naturel et le dynamisme de l’homme. Il ne s’agit plus de démonter un objet mais de trouver en soi le signe qui exprime une relation entre l’homme et le monde. Une tache rouge dans un dessin d’enfant n’est pas un reflet contemplé d’un soleil mais le signe d’un soleil intérieur.

Dans le monde contemporain, le réalisme fait fonction de clôture entre l’artiste et le monde. Le voici forcé de redevenir primitif. En Europe nous sommes bien placés pour donner tout son poids à cette grande réalité. Nous ne sommes pas à la veille d’une grande fatigue et notre métier d’occidentaux nous laisse devant nos traditions une grande liberté. Notre oeil est celui d’un jeune vieillard solitaire dans le temps et l’espace. S’étant libéré des entraves et de toute érudition, le peintre contemporain, comme le scaphandrier de Max Ernst, ramène des profondeurs neigeuses de l’homme des images inattendues : des signes extraordinaires qui nous éclairent sur nous-mêmes dans une langue qui parle directement à notre coeur.

La réalité dans laquelle nous vivons aujourd’hui est un univers de signes : dans la voiture, une lampe verte s’allume sur le tableau de bord lorsque la batterie est en charge. Elle est le signe d’un phénomène invisible qu’elle traduit. Il serait insensé d’affirmer que cette lumière éclipse le phénomène en se substituant à lui. Il en va de même en peinture. Le signe ne suit pas la négation des existences.

Les considérations théoriques, le peintre ne les oublie pas en peignant, mais après, une fois l’oeuvre terminée, il se remettra à penser. Ce qui ne pourra manquer de le frapper, ce sont les émouvantes ressemblances de ses formes d’expression avec celles de la calligraphie extrême-orientale.

Il y a environ 70 peintres japonais à Paris. En revanche rares sont ceux d’entre nous à avoir visité le Japon, mais sans conteste, nos yeux sont à nouveau braqués sur le soleil levant. Les meilleurs des signes et des images nous sont communs. Klee et Kandinsky nous ont préparé le terrain et n’est-ce pas Miro qui m’éclaire les oeuvres admirables de Gakiu Osawa ?

Et qu’importe si les japonais se tournent maintenant vers Klee ou Kandinsky ? Si les samouraïs sous-estiment l’art de leurs calligraphes ? Les échanges culturels sont basés sur des malentendus. Nous, peintres occidentaux, ne copions pas les signes abstraits alors que l’artiste japonais se conforme à un idéogramme traditionnel. Nos sources sont plus libres. Il ne s’agit pas de tachisme, ni de délire à partir de la calligraphie. Peinture abstraite et calligraphie sont des mots dont il ne faut pas faire des "ismes". "N’écrivez pas avec les mains, n’écrivez pas avec les bras, écrivez avec le coeur", disait un maître calligraphe. Japon is, Européens, nos cultures se rejoignent. Peut-être est-ce la même culture qui commence à se mordre la queue ? Et peut-être sommes-nous riches en définitive du même butin ?