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Sans la moindre vergogne... (1970)

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Sans la moindre vergogne lorsque j’écris sur moi, ne récusant pas les préfaces, mais ne faisant appel pour me "pousser" à des autorités de valeurs séduisantes mais trop parfaites et de ce fait caduques en Bourse. Autour du coeur ma graisse est lourde et plus pesante encore la chair de ceux dont je m’enrobe. Expliquons :

Un livre. Encore ! Ou tout simplement des pages à regarder, des images à lire. Voici les faits qui ne sont qu’une banale histoire. L’hiver 1970 survient. C’est en vain que s’allume l’arbre de Noël. Jésus n’est pas au rendez-vous. Par contre Ivan Aléchine a déserté Paris pour me rejoindre dans mon vieux château de Rochetaillée sur Saône. Pour ne pas nous emmerder, que faire à part rien sinon quelque chose : l’année ne sombrera pas dans le néant. Le 31 décembre Aléchine s’installe à mon bureau. Il s’arme d’une plume, d’un bambou ; ma chope d’émail blanc maculée est pleine d’encre de chine. Nous avons découpé dans de vieux papiers d’archives, tant détestés par Michel de Ghelderode, des feuilles de format qui feraient la joie des philatélistes : le super timbre poste qui ne laisserait aucun espoir d’écrire le nom du destinataire sur l’enveloppe qu’il recouvrirait tout entier.

Messages aux inconnus. Tout habité de Daumal et d’Artaud, en tous sens, Ivan se met à écrire des phrases qui taraudent sa souffrance et crèvent ses abcès : en tous sens, convulsivement curvilignes, tête-bêches, réfugiées dans les coins ou bien envahissantes. Il vient de terminer un merveilleux recueil de poèmes : "Calcination des Oiseaux" qui sont le tumultueux témoignage de celui qui a vécu de l’enfance à l’âge d’homme sans traverser l’arc en ciel des mille nuances de l’adolescence. Tragique et magnifique précipitation. Il écrit, me passe les feuillets, car il me sait près de lui, à même le sol, devant la planche sur laquelle s’accumulent les pots et les tubes de couleurs. Chaque phrase, par ses subtils méandres est un défi à l’image qui va faire ressortir les mots ou les nier. Je lis à peine, confiant en la médiumnité du climat qui s’est créé entre nous, où tout passe, où tout s’échange. Presque les gestes de l’amour.

Un jour, une nuit, une aube encore : vingt et une planches subsistent où les mots s’aiment et se battent, s’enlacent et se repoussent...

Voici ce que fut la genèse d’ "Ecluses pour l’Encre" que je tiens pour l’une des expériences les plus passionnantes de mon histoire surréaliste. Un mot pour justifier ce jugement qui à coup sûr ne plaira à personne. Il y a des surréalistes tatoués, ceux qui sont marqués d’un cachet sur la fesse, comme on marque le boeuf à l’abattoir avant de l’envoyer en boucherie. Aléchine n’a pas eu l’âge d’avoir été estampillé. Quant à moi, faisandé, familier du surréalisme, nourri dès mon adolescence de sa substance qui fut un "point du jour" dans la nuit de la guerre, j’ai vécu la mafia, fréquenté le groupe belge, connu Breton dès son retour d’Amérique. En 1951 Breton m’exaspérait. Je n’étais pas seul à le tenir pour fauteur de banalités trop pompeuses. Recul dans des ténèbres moins frelatés.

A part quelques amitiés profondes, ma route surréaliste fut celle d’un solitaire, solidaire de rien, surtout pas de la horde qui ne manquera d’aboyer, ne me pardonnant pas de n’avoir pas marqué mon siège, ni aux Deux Magots, ni à la Promenade de Vénus. J’en connais long pourtant, histoire trop méandreuse pour écrire court et pas assez drôle pour en rire. Une parenthèse que je n’ouvre pas : Cobra. Des points que j’omets délibérément, ceux ou la sonde fut l’instrument d’avortements pitoyables et sordides. Le sérieux n’a rien à voir avec le tragique. Il suffit de rire jaune pour que l’humour soit noir et pour passer sur l’autre rive.