Texte

Revenons à Jean Raine (1964)

Extraits :

Revenons à Jean Raine. Ce n’est pas un jeune vieux. C’est un déjà vieux encore jeune, ce qui est beaucoup plus difficile. Les psychologues disent qu’il est trop extraverti. Je dirai qu’il en a vu de toutes les couleurs. Il nous en a fait voir. Le rouge surtout l’a longtemps animé, sa teneur en alcool, jusqu’à tomber. Il s’en relève. Il ne le goûtait pas, c’était une médication ? Je me rappelle son refuge de la rue Longchamp, il habitait à hauteur de suicide une mansarde aux murs verts, éclairée par une ampoule comme il y en a dans les cellules de Fresne ; sur une commode, parmi les bouteilles vides, régnait un verre à brosse à dents, couleur de lie de vin.

Entre boire et dormir il se versait parfois une tasse d’encre, y trempait un petit pinceau de sa fabrication, une botte de cure-pipes, et racontait sur des morceaux de papier d’emballage (qui n’avaient jamais rien emballé de ce qu’il possédait pour la simple raison qu’il ne possédait rien et en cela il ne change pas) les histoires de quelques personnages qu’il connaît bien pour ne les avoir ni rêvés ni vus.

On dit trop que les artistes sont "habités", aujourd’hui. On aime ce mot. Et que nous racontent-ils, les professionnels de l’angoisse négociable ? Une tache. Par-ci, par-là un doux nuage, une pente, un faux paysage, un tout petit fragment de nature en sommeil. Aucune lanterne, même pas une vessie pour faire croire à la lumière. Hier, c’étaient des carrés, des triangles. Maintenant on organise des scandales de luxe. On parle rapidement d’une peinture qui fait pop, on en appelle aux machines qui font tilt. "Allez, allez, pressons !" Et le consommateur consomme, il dit "Oh je connais ça, c’est du déjà vu, autre chose, un autre, au suivant, merci, non pas vous, vous ! Comment, encore ? Et le voilà surpris. Il ne comprend plus. Tant mieux. Les choses ne vont pas si vite.

Il n’y a qu’un brouillard lent duquel sortent quelques formes destinées à être vues d’abord par soi, puis par quelques autres. Lentement. L’important, c’est de les sortir, ces formes, et le pouvoir n’est pas un privilège mis une joyeuse infirmité en regard de toutes les perfections mécaniques.

Mais revenons à Jean Raine. C’est le poète. Pas bon pour le service. Il est presque assassiné. Ce n’est pas un professionnel. Il aurait fait un grand médecin. Il aurait fait un grand peintre. Il aurait fait un grand penseur. Il aurait fait un grand auteur dramatique. Il aurait fait un grand dépensier. Il aurait fait un grand cinéaste. Mais il n’a pas eu le temps devant lui. Il a eu l’alcool et lentement, pendant des années, il s’y est défait comme le temps, comme tout le monde, comme tout le monde à la longue. Ni plus ni moins. Or personne ne fait un grand artiste. (Je relis une phrase dans une vieille lettre de René Magritte à Christian Dotremont : "j’ai fait aussi l’étoile double qui est une vue de deux pommes énormes posées sur une table devant un ciel d’orage, et je fais aussi un peu d’irritation de la bouche à cause d’un manque de certaines vitamines".) Jean Raine lui, s’est défait de toute idée de réussite, il s’est défait des formes et des mots.

Regardons-les, sales professionnls que nous sommes, ils nous parlent avec ironie et bonté de l’amour, mais oui, et de la mort, mais oui, avec tendresse encore de la fureur, mais avec horreur de toute la bêtise.

Un jour une prudence avant de partir pour un voyage aux Etats Unis me commande d’aller dans sa mansarde me rendre compte où il en était. Il était loin. Il fallait le renvoyer dans sa ville. A l’hôpital, immédiatement. Je me souviens alors d’avoir téléphoné à tous nos vieux amis à Bruxelles ce soir-là, mais c’était un mardi et j’avais oublié qu’ils avaient contracté de leur côté depuis bientôt vingt ans l’habitude d’aller tous, séparément ou ensemble au cinéma les mardi soirs. Tout de même vers minuit j’en joignis un, et Jean Raine attendu fut pris en charge dès le lendemain. Il ne voyait plus clair. Il délirait dans la rue où Verlaine blessa Rimbaud.

De cela, il y a plus de deux ans. Il en est sorti, comme on dit. Il ne boit plus. Cela maintenant est loin. Mais il dessine, mais il écrit comme si de rien n’était. Comme : c’est à dire avec la certitude qu’avec ou sans alcool les problèmes sont... alors autant sans. Il ne veut pas être édifiant. Au diable la leçon mais il creuse bien, il creuse lentement, avec expérience l’autre côté du gouffre.