Texte

Préserver les mystères (1999)

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Pour Sanky Raine

"Je me jure de préserver les mystères
je tairai les nuages essentiels"
Jean Raine

Le haut baptistère des frondaisons m’est un départ pour Cythère et je sens sourdre dans la venue ventée des feuilles la clef sauvage d’une secrète harmonie. C’est au matin, après la soirée que nous avons passée chez Sanky Raine, Véronique, Chloé, Fred et moi, que j’écris cette phrase. Nous avons lu les manuscrits de Jean en vue d’une publication. Je sentais au grand contact de plénitude vide et tactile de sa phrase, une télépathie d’instinct, la capacité d’ouverture que donne le retrait. Je ressentais à quel point la magie harmonique dépend d’abord et avant tout d’une attitude, d’une position concrète d’existence, et non pas d’un sens ou d’une volonté d’expression. C’est cette disponibilité légère, pleine de rien-faire, toute attentive au grand frisson de fond de mer qui parcourt l’épine dorsale du mycellium ou d’un alpha de quelque invisible codex, que naissent l’inégalable beauté autant que l’énergie lapidaire des sentences.

Et le courage, la distinction, l’élévation d’esprit, le principe de raison su par coeur dans cette passion fatale du marcheur. Toujours quelque légende d’enfance et les tribulations d’homme sur le sol prisonnier des formes. Puis le révélateur chimique de l’air par le continuum secret de la sourde autant qu’irréfutable vision sauve de l’esprit. C’est peut-être cela que Rimbaud appelait le réglage de la sensation. Son, forme, harmonie, couleur, où la phrase nous révèle la profondeur du monde et des phénomènes en une étonnante virginité du contact.

Et il faudrait parler d’une résignation d’homme dans ce fatum d’instinct, ce fatras des conséquences qui oblitère par servitude des conventions, où celui qui perçoit la secrète visée d’infortune et d’astre de l’esprit sonde les apparences de tous les jours premiers. Il va dès lors marcher seul sous les heures ou la pluie, parce que tel grand désir de beauté disperse. Et il est capable Jean Raine, lorsqu’il visite en un présent inaltérable le passé, presque dirait-on de toucher ce dont il parle.

Des bicoques en front de mer, des arceaux d’éther ou d’enfer dans les formidables villes tentaculaires, l’embarras sur ces plans du rêve et de l’éveil, des cursives qui sont des approches et des poursuites pour celui qui creuse l’abîme, perce l’occulte convention du verbe être, parce que le monde prophétique et vrai se détruit et se recrée chaque jour en une seule fois. Parce qu’il a été touché par ça, il reparcourt le feu irénique de la torsion, il reparcourt cette contré des théodicées où l’indicible d’âme parle. Il frôle le jour d’un macadam et l’on sent la couleur roturière et dispendieuse du lilas, le bruit mouillé de mai, le fruit acide du triage dans une gare proche où des destins arrivent et s’embarquent. Le mot juste est la révélation instantanée du temps et de cette archéologie instruite naît le recueil impavide d’équilibre de celui qui dicte son parchemin au destin.

Comme un homme souffre de faire face, alors qu’il est heureux d’exister, et voudrait de toute part faire don d’un bien, d’une joie qu’il n’admettra jamais de posséder pour lui seul.

Je revois encore Jean Raine quand nous parlions dans des arrière-salles de café, et sa douceur, sa tendresse, sa profonde distinction intellectuelle persuasive d’âme, avec ce geste hauturier de peindre comme de lever la main au milieu d’un nuage bleu magellan des fumées.

Il baissait légèrement la tête de côté, mais diamétralement et en ligne, et de ce grand effort souple où s’inclinaient les épaules, le torse et le cou, il parlait. C’était une parole, celle d’un homme qui ne demandait qu’à rencontrer son prochain et lui parler de questions cruciales et concrètes, de philosophie. Jamais en termes d’idées mais en réplique immédiate au coeur hanté de quelque chose qui ne s’adressait pas à la momie des histoires post-mortem, mais à l’acte même. A des oeuvres d’hommes. A Aristote, au Tasse, à Dante, Baudelaire et Mallarmé. Qui arrivaient dans l’instant nécessaire et vital de la voix, parce qu’ils étaient là, dérivatifs pléniers des frontières et repassaient par lui à travers le don qu’il faisait.

Il parlait en une secrète évidence de toute sa raison d’être, autant que de l’enfer confus, parce qu’il y a du néant et que celui qui l’affronte construit le monde authentique des situations. Il était un dialogue, être de poésie et de pensé, et se moquait du feu croisé des servitudes.

Il savait mieux que quiconque que le sens est la fureur du vrai, au milieu de la fuite et des stations, dans un monde qui n’entend rien à la révolte primordiale d’écrire ou de peindre. Et cet acte gravé en lui l’étreignait, rien ne pouvait l’altérer, se souvenir pas plus qu’oublier n’importaient. C’était à tout instant le fait d’être là. Et la mélancolie naît de cette vitesse inemployée des motifs autant que des exécutions. C’est un linge sur le corps, les dents qui mordent la lèvre près de la fenêtre, où l’on sent bien que le monde nous invite à venir autant qu’à répondre. Et que les aubes et les crépuscules sont fatidiques parce qu’au beau milieu est la nuit, la forêt endormie de tous les songes qui exigent encore de paraître.

Le peintre est alors un prodigieux musicien, le savant au fauteuil sombre, le promeneur sur la jetée, car il sent le clair déluge sourdre des prés et que de sa vision il ne pourra hypothétiquement rendre qu’un moment, un aperçu ou un fragment. Ce n’est pas un carnet de damné mais de la joie, joie qui ne trouve nulle part un lieu où se répéter, se dire, s’employer en vue d’une réforme singulière de l’entendement. Et Jean Raine ne répondait pas avec des convictions, mais avec le rien percalisé de sa nuit humaine, avec l’intonation profonde de celui qui s’oublie lui-même quand il parle. Parce que tout ce qu’il savait il le donnait et il n’avait pas peur de la force corrosive d’insurrection qui brûlait, car cette force il l’avait reconnue sienne comme son legs et sa contrée dès ses premiers contacts avec l’esprit de révolte.

Qu’il soit fait peu de place à de tels hommes, rares autant qu’irréfutables, c’est quelque chose qui m’est toujours apparu avec la monstruosité féroce d’une aberration et sur quoi à mon tour je me suis tu. C’est la générosité de Sanky autant que l’énergie de son courage qui me font écrire ces lignes. Nous ferons avec ce livre, c’est pour Véronique et moi redonner tout son sens à notre entreprise du Bel Aujourd’hui. Voilà, je m’arrête, parce que le silence reprend son droit. Dans la pièce d’à côté est la lithographie offerte cette nuit par Sanky, j’ai hâte de la regarder à nouveau, bien que la plénitude de cet aria coloré soit en moi comme le bleu enseveli d’un fond de mer, la digitale de touche des rêves au réveil. Et je vais relire ces pages, ces pages de Jean Raine écrivain où le creux du corps et des lettres est merveilleusement perçu par l’oreille de la vision, en un pressentiment vaste et natif qui justifie l’emportement amoureux autant que l’invincible repos d’être là.

Et c’est bien plus immense que ce que j’en dis, tant il est vrai qu’avec la révélation de l’écriture écrite, abolition des conformités, exiguité vaste comme la peur où seule la solitude donne des conseils, nous pénétrons dans l’autre tonalité, celle qui à l’état de veille s’étudie à peine. Pourquoi je revois en cet instant sur la console chez Sanky le portrait photographique, sépia presque d’un ocre roux suranné, où les yeux tristes, en un magnétisme de nuit profonde, réparent l’oubli du monde.