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Premier Journal (1945)

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La chambre pendant un court instant avait respiré le vertige. Le réel, corriger le réel, quitter un lit poussiéreux, se jeter non plus sur des ombres à dévorer, non plus la fantasmagorie des rêves presque pourris à ne plus voir même ni couleurs, ni formes, ni entendre aucun bruit des banalités quotidiennes entrechoquées. Et continuer.

Un monde nouveau, éclos du dégoût, du désordre prenait un sens non plus terrible mais indifférent, l’indifférence véritable que crée l’habitude.

Des bouquins épars couvraient la poussière d’une table qui par un hasard se trouvait dans un coin de la pièce, laissant le centre vide et dégoûtant de poussière de tabac, de cendres, de papier, Un fauteuil usé par l’âge contrastait avec un satin rouge qui couvrait les courbes veloutées d’un confortable divan jusqu’ici inemployé. Un autre, toujours ouvert, un grabat de peluches et de couvertures informes, en boules, où je repose, toujours sur le point de rompre sous le poids de l’agonie que je cultivais. Je parle maintenant à l’imparfait car ce monde est mort. Bien mort. Je l’ai tué hier avec l’aide d’un ami venu bien à propos m’en tirer. Luc était entré comme je m’attendais à le voir venir, comme j’avais l’habitude qu’il vint simplement.

Ma maigreur ferait gémir les coussins et il s’est assis dans le fauteuil usé. Je lui avais téléphoné avec l’air le plus dégagé du monde devant la foule qui faisait file, avec une assurance calculée savamment. Son voyage avait duré quatre jours, et chaque matin, le même coup de téléphone, la même main dans la même poche du veston, le même regard amorphe et hautain et la retraite pendant laquelle je n’osais me retourner de peur de voir les gens qui me suivaient des yeux. Je m’en suis aperçu en voyant la scène reflétée dans la vitrine d’un épicier. Ai-je donc l’air si étrange ? Nous avons commencé à parler de tout et de rien, sans conviction. Il m’a lu la pièce de théâtre à laquelle il travaille et m’a versé dans le verre l’enthousiasme que j’en attendais car j’attendais. Car j’avais l’habitude d’encourager mes amis à travailler, à remporter les succès que j’aurais désiré remporter et à jouir de leur triomphe sans la moindre pudeur : monte à l’échelle et tends-moi la main.

Inutile effort dans un monde dont j’étouffais systématiquement les tentatives de créer entre lui et moi l’intérêt qui m’aurait fait lever et agir.

C’est cet enthousiasme qui me décida à tendre le bras qui disparu dans un amoncellement d’’objets hétéroclites et à ramener deux feuilles couvertes d’une écriture de bête traquée. Je vais te lire mes trois derniers poèmes. Et je lus d’une voix terne où perçait cependant l’émotion qui me coupait le souffle. J’avais fini le deuxième et je m’arrêtai. Je m’arrêtai car je pensais que quelques jours auparavant, après les avoir écrits, j’avais dit à un ami que j’avais gagné ma semaine. Alors que je crevais de misère sans avoir la force d’en sortir. Le silence fut de courte durée. Tu piétines me dit Luc. J’attendais ce moment car il m’avait dit ce que je n’osais pas me dire. J’avais encore alimenté ma maladie et mon trouble. Mais ma conviction n’était pas faite d’une aussi simple affirmation. Peut-être avais-je besoin de l’entendre parler beaucoup plus.

Je ne crois pas répondis-je assez déconfit. Je jouis du monde que j’ai mis si longtemps à bâtir après avoir annihilé tout ce qui me gênait. C’est à dire tout, sauf moi-même et les quelques matériaux que j’avais acquis avant de me libérer.

Nous avons de la chance d’avoir compris que tout était relatif, nous en tirons notre orgueil et nous parlons de l’échec du monde comme si c’était absolu. Il faut un sacré courage pour vivre, s’attifer tous les jours, se nouer une cravate au cou.

Ce n’est pas cela dis-je.

J’avais envie de lui dire que c’était du pur exhibitionisme et que ce n’était pas tellement fatigant de soutenir la polémique et de braver les inconvénients, que cela m’aurait prouvé, j’aurais couru tout nu en me montrant à chacun et au plus de monde possible.

Et déjà il poursuivait : il y a quelques pensées élémentaires à vaincre pour pénétrer ce monde qui t’écrase de sa bêtise, quelques connaissances élémentaires qui font que tu seras sur le même plan que lui, ou tu pourras livrer le combat, le braver, l’insulter même.

Trop de peine, trop de travail. Ce n’est pas cet état qui fait souffrir mais le manque d’assise matérielle.

Là tu y es. C’est ce premier pas qui est difficile à faire, les autres se font sans y penser. Il suffit de savoir parler à un portier et à un ministre, d’écrire sans faute. Danser, c’est la même chose, si tu tournes deux fois honnêtement, mets-y ton assurance, tu continueras avec beaucoup de brio. mais là n’est pas le problème. Je n’ai jamais été plus d’une heure à une surprise partie sans attraper le cafard. Ou bien ce sont les autres qui parlent et tu les vois grotesques et vains ou bien c’est toi qu’on écoute... Tu trouveras bien l’occasion de sourire de toi-même par la suite. Je t’assure que ce n’est pas agréable.

Il te faudrait une vie plus régulière pour te faire sentir ce que tu ne sens plus. Tu ne goûtes même plus ton univers, tu referme peu à peu toutes les portes. Tant pis si elles ne donnent sur rien. Tu sortiras, tu rentreras et tu tireras tes conclusions à partir de quelque chose. Tu crois que ça m’amuse de faire ce que je fais ? Mon père m’a dit : "tu écriras des articles sur les autos". Je n’y connais rien. Je ne sais même pas conduire. Le moteur, la marque, les différences ... Tu cours les bureaux. On te remballes. Tu ne sais pas ce qu’il est indiscret ou non de demander. Je rencontre un américain, je lui demande si je peux avoir l’adresse de son usine, il me répond : no. Ca n’a l’air de rien mais ça te bouleverse quand tu n’as pas l’habitude.

Car il faut que cette vie là disparaisse entièrement dans l’habitude pour y penser le moins possible. Je lui demande des chiffres et au moment de noter il me dit qu’ils sont faux. Que faire ? Dans le train, tu laisse flotter ton regard sur un paysage de collines mais quand tu le fais quatre fois par jour, tu t’endors. Ce n’est pas mauvais dans ce genre d’activité. Mais toi, tu as fait exactement la même chose de ta vie intérieure. Tu ne la sens même plus à force d’y baigner. Il faut la bâtir sur cette vie extérieure pour mieux la goûter. La vie est faite de ces contrastes. D’ailleurs, je me demande comment, lorsqu’on a découvert que toutes nos activités psychiques dépendaient de l’extérieur, tu sais la boule grise (comme il appelait le système nerveux) on ne peut apprivoiser mieux ce monde pour en faire un instrument habile à nous replier sur nous même, dans cette opposition des contrastes si nécessaires.

Il me fallait dire quelque chose tant il me semblait que me pénétraient, non pas ses arguments, non pas que je raisonnais comme lui mais tant je sentais tout à coup le vide contre lequel j’essayais de lutter.

Il me faudrait une histoire dis-je, je n’ai plus l’habitude du monde que tu me présente. Je devrais commencer une rééducation complète. Me mettre face à un objet, le regarder et lui donner son sens plein et cohérent. Tout me paraît tellement banal que même mes interminables rêveries me paraissent mornes et ternes. Des hommes avec des faits en guise de cheveux et des écrevisses à la place des yeux. C’est devenu plus banal que les heures de repas que je passe systématiquement. Tout commençait à s’user dans cette uniformité de vie. Avec cependant cette obsession qui lu donnait du relief : les souvenirs. Peu à peu, je les sentais partir. J’aurais voulu les noter mais je me heurtais à une impuissance qui me paralysait. J’avais peur d’oublier et de sentir un vide derrière moi, inremplissable.

Tu comprends, jusqu’à quinze ans, je ne peux dire que j’ai vécu avec seulement les yeux ouverts. Pas de pensées, pas d’abstractions. Des sensations automatiquement déclenchées sans que cela dépasse le monde des joies et des peines au stade le plus primitif. J’écoutais des voix dont je jouissais inconsciemment. Je n’avais aucunes des connaissances qu’un enfant de mon âge devait avoir. La timidité pesait à un point tel que je faisais un énorme détour pour ne pas avoir à rencontrer quelqu’un que j’aurais eu du plaisir à voir. Cette situation m’est apparue un jour dans toute son ampleur. J’ai lutté avec violence, je suis devenu passionné, tel qu’alors tu m’as connu, défendant mes opinions avec rage, tonitruant, content de moi, fier de l’univers que je conquérais pied à pied. A tort ou à raison, j’analysais, composais à tout des causes, tirant des effets, des conclusions peut-être prématurées, mais qui faisaient bâtir toujours du neuf.

Me disant qu’il serait toujours temps de rectifier les erreurs. Ce moment ne vint pas. J’avais à force de cet exercice découvert plusieurs choses dont à prime abord je jouis. Quelques règles fondamentales du mécanisme de la pensée, sans que je puisse énoncer ces principes logiquement alors que je les connaissais à fond dans la pratique : à savoir que l’esprit d’une part avait un pouvoir infini de métamorphoser le monde extérieur dont j’affirmais l’entière dépendance et sa limitation d’autre part dans ses rapports avec le côté pratique de la vie. Ce côté-là, pour la raison que je viens de te dire, que je néglige. Je m’enfonçais insensiblement dans une métaphysique du raisonnement et dans une jouissance d’ordre purement esthétique quand à la manière de mener l’argumentation. Tout ceci se fondit dans une vaste rêverie de trois ans, avec le mépris pour le reste. Un mépris que je ne cherchais même plus à justifier.

J’avais le dégoût, j’avais encore cette force de tout ce qui venait troubler cette quiétude, état que je peux ainsi nommer en ces temps déjà lointains, plus lointains même depuis les quelques minutes que nous parlons. Car il me semble que je viens de vieillir si vite tant tout s’estompe, sans toutefois que les souvenirs disparaissent de ma mémoire. Je lutterai pour les reconquérir car j’en ai besoin, tout ne sera pas vain et je travaillerai d’arrache-pied pour donner un sens à ma vie passée, à la trouver splendide, à en jouir encore.

Pour revenir à ce que je te disais, peu à peu la paresse me gagnait, sans doute le résultat de ma faiblesse physique qui augmentait de jours en jours malgré la volonté que je déployais pour conserver ma proie, ma vie oisive que je devais défendre contre tous et leur amers reproches. Après l’anarchie, les cruautés exercées pour conserver mon pouvoir sur mon entourage, l’air docte que j’affichais pour mieux terroriser. J’ai toujours aimé terroriser. Enfin on m’a foutu la paix. L’âge d’or. Mais de courte durée. Peu à peu, tout m’abandonnait. J’en avais assez de ces paysages accumulés en moi. J’en avais assez de ces sites pittoresques accumulés durant ma jeunesse, de ces contemplations ébahies dont je n’étais jamais sorti. Je me souviens de la seule chose que j’ai dite d’intelligent vers les quatre ans et demie : il est un pays noir, avec de gros nuages où les enfants ne sont pas admis. Je crois que cela m’est venu après un rêve terrible où j’ai rêvé d’orage, en couleur.

Le paysage était celui dont nos peintres accouchent aujourd’hui, dynamique. Mais vainement j’ai cherché un tableau similaire pour fixer cette impression que j’ai craint comme la mort d’oublier. De là mon amour de la peinture et mes recherches infructueuses. Il fallait bâtir en moi. Je sentais que tout courage m’abandonnait, que si j’attendais ma joie d’un monde extérieur que je ne pourrais posséder, la faillite était certaine. Et ce fut peu à peu. Je ne parlais plus d’un monde extérieur. Je m’incorporais tout, je le transposais métamorphosé dans ma personne. Le monde devenait un alphabet dont je jonglais avec les signes comme avec les symboles faciles à mouvoir et rapides à amener quelque résutat. Chaque lettre avait sa signification. J’écrivais avec elle des mots au hasard de mes caprices, que je troussais, disais et interprétais. Je résumais l’amour, mais ce fut plus complexe.

Je le résume en une seule et même personne, même personne, impalpable jeune fille en idéal, dont je puisais l’image concrète l’emploi que j’en faisais, une pudeur élaborée avec soin, garantie par ma constitution physique et morale.

Maintenant, si je te parle ainsi, rapidement, sans presque articuler mes mots, c’est que le moment est critique et que j’essaie de m’accrocher à tout. Le monde que j’avais assimilé, toutes ces gravures stéréotypées que j’avais en moi, qui résumaient l’univers, toujours ces mêmes objets morts, comme tout symbole qui ne coïncide presque plus avec la réalité, que tu as relevé dans mes poèmes, qu’il fallait presque accompagner de la mention : ceci est un paysage, et qui, tant j’étais malade, me paraissait plein de vie, description intense d’une activité sans étape, m’ont quitté à l’instant. Le monde est à nouveau en dehors de moi. Mais je m’aperçois que cette immense machine ne remplace pas le peu que j’avais si chèrement conquis sur sa matière, sur le réel.

Mais cette vie n’était souvent plus viable. En te disant tout cela, je perce un abcès. Tout ce que j’ai mis de temps à camoufler dans mes poèmes à brouiller mes traces, à écrire en rougissant d’en dire trop long, je l’ouvre d’un ma vie intérieure comme on dit d’un un cadavre. Toi, cela te fait plaisir de voir, tu le dis, enfin on dénoue les énigmes, les ficelles sont coupées, le papier se déplie, on va voir et vive la science et le progrès. Mais, moi, je suis aussi la famille du cadavre qu’on dissèque, alors... Mais tout cela n’est pas pour rien. Je me sens comme avant, ayant la même soif d’apprendre la même violence. Déjà levé je sens le vent, le grand vent de la terreur qui me couche. Car pour revenir à mon histoire, la terreur m’était venue après quelque temps de règne inutile sur ce que je n’employais que pour travailler sur soi, dans soi, avec soi comme moyen et comme fin.

Je t’ai dit que mes souvenirs m’abandonnaient un à un mais pas assez pour qu’il ne m’en reste des regrets amers et violents. Il m’a fallu écrire, noter rapidement. Je feuilletais en ce temps des albums de photographies avec fièvre. Je ne connais plus ma vie que par ces photographies tant je les ai regardées, tant mes souvenirs étaient faibles et tant elles les ont marquées de leurs empreintes. Je n’étais plus assez je, ou je l’étais trop pour m’en apercevoir encore, pour énoncer ce que tu m’as suggéré tantôt.

Et ainsi, à force de me voir, de m’entendre, de tout rapporter à moi, j’ ai fini par me trouver moins détestable. Dégoût sincère que j’avais affiché au temps de l’ancien et au temps où je prenais possession de moi-même et de mes facultés, avec beaucoup de difficulté n’étant pas habitué à être substance pensante. J’ai même fini par m’aimer fort et bien dans les règles. L’habitude peut-être comme je le disais. A force de vivre avec soi on se prend comme on est, et pour peu que l’on ne soit pas trop intransigeant... J’ai eu cette faiblesse à mon égard.

Tu commence à trousser ton histoire, à remonter un courant qui a enfin trouvé un lit où rouler ses eaux. Il fallait ça pour en sortir. Lorsque tu voulais pénétrer une région, tu l’inondais d’abord, c’était un non sens. Je me rappelle ce que tu m’as dit un jour : le pilote s’est couché au fond de sa barque sans plus toucher aux fils de son futur. C’est exactement l’impression que tu me fais avec les éclaircissement que tu viens de me donner. Car si j’avais eu les loisirs de t’examiner à l’aise et de faire à ton sujet un certain nombre de constations, je n’étais jamais parvenu à te comprendre. Il me manquait le fil conducteur de ton histoire et toi seul était capable de le dévoiler. Pour cela il fallait sortir de cet ensouterrainement. Mais la simplicité avec laquelle tu me la présente ne me convainc pas fort et la question mérite d’être approfondie tant j’ai relevé de contradictions.

A ce moment, j’ai senti la fierté m’envahir, plus que celle qu’un phonographe clamait avec une régulière monotonie, d’une plaque usée et grinçante. Celle de me dire que celui que j’étais maintenant, aussi simplement qu’un cocher fouette un cheval, pouvait démolir celui que j’étais hier. Il y avait maintenant un hier et un demain. Mais j’étais content d’être dans l’impossibilité de dire lequel des deux avait raison, trouvant ainsi l’un et l’autre sublimes. J’avais avant développé en moi le goût de la contradiction, faute de pouvoir ordonner les choses dans le temps, faute de pouvoir jalonner ma vie d’étapes sûres, de bornes marquantes, d’auberge où m’abriter, tout m’apparaissait sur un même plan. La route que je sillonnais s’en était élargie jusqu’au moment où elle devint un désert. Perplexe, je cultivais le goût de la perplexité. J’avais aussi appris à parler en même temps des choses les plus étrangères les unes aux autres et à trouver la conversation très homogène.

C’est ainsi que je continuai répondant à Luc, à ce que j’étais sûr de le voir méditer en silence en face de moi.

Cette histoire dont tu me parlais et à propos de laquelle je t’ai répondu d’une manière assez vague ne me satisfait pas comme tu aurais pu le croire, comme je l’ai cru également un instant. Je viens de visiter cette nouveauté comme on visite un nouvel appartement. La curiosité te pousse de porte en porte, tu les ouvres, tu entres, tu regardes en souriant à demi sans conviction. Tu t’agites un peu comme je l’ai fait. Puis la différence te fait apprécier ton ancien logis. Tu le comprends mieux mais tu le regrettes. Tu sens que toutes tes vieilles habitudes t’ont quitté. Que tu les as simplement plaquées. Pour quel motif sérieux ? Voilà le remord. Tu commences aussi à sentir l’odeur de la couleur fraîche et de la colle du tapissier. Quel vide à remplir ! Quelle nausée ! Mais pas celle d’une orgie, cette maladie qu’on peut détester mais non mépriser.

Tiens par exemple, pour remonter ma propre histoire, j’emploie "tu". Cela ne me serais jamais arrivé avant. Finirais-je jamais par conjuguer mes verbes à toutes les personnes. Quelle catastrophe ! Je m’abandonne, je me délaisse et ça ne me rapporte rien. Je me demande vraiment où je vais arriver. Je crois que je m’embarque pour la médiocrité. J’ai tant percé mon être que je désespère de trouver ailleurs tant de matériaux pour ma jouissance et mes loisirs. Il me faut l’inépuisable car le travail accompli est un fardeau et ma paresse est naturelle et bienfaitrice dans l’ensemble de mes réactions.

- Il faut un grand courage, il faut savoir rire par exemple.

- Mais je n’ai pas su rire m’écriais-je, rire aux éclats à n’importe quelle folie, n’importe quelle plaisanterie, n’importe quelle banalité, n’importe quel désastre même. Même rire dans les larmes, tant tu étais "je". Tant de malheurs fusionnaient dans l’ivresse. Les maux des autres me faisaient souffrir, mais plus profondément je jouissais de mes souffrances. Quelle méthode meilleure avais-tu à présenter à ma trop grande sensibilité. Visiter de jour et de nuit des familles en deuil, accomplir des pèlerinages dans tous les cimetières ? L’homme doit souffrir ? J’ai souffert ! L’homme doit pouffer, s’esclaffer ? Je l’ai fait. A ma manière mais qu’importe.

L’homme doit à ses semblables la charité. Pas mal merci et vous ? J’en ai usé à profusion. Mais j’y ai trouvé mon compte aussi. Et mort un rêve aussi trompeur que puisse paraître son cadavre.

- Pourquoi n’as-tu rien dit ?

- Peut-être ne m’as-tu pas laissé le temps de dire quelque chose.

- En tous cas, ne me parles plus de charité. Je l’ai tuée à ton exemple. Il y a bien longtemps de cela, très simplement. Je te crois sans aucune difficulté quand tu me dis que tu y as trouvé ton compte. Il faut une âme simple pour qu’on puisse parler de charité. Une candeur à toute épreuve. Tandis que chez toi ce n’était plus qu’un calcul qui au début me révoltait. Ton visage hurlait la joie chaque fois que la main tendue, tu disais à n’importe qui : prends, mais prends donc. Ta tristesse, le remord de ne pouvoir le priver plus.

- Le désespoir est de règle. Peu importent les chemins qui y conduisent.

- C’est ce que j’ai compris. Je n’ai plus donné pour soulager les misères. J’ai cherché à les partager. Je n’ai plus apaisé les esprits, j’ai adopté leurs tourments. C’est ce que tu appelles la charité ? Envers moi-même. Et envers les autres encore. J’ai fait ma joie avec les matériaux qui les torturaient. Quel mal ?

- Le plus grand. Celui que j’ai senti un instant en me regardant dans les animaux au jardin zoologique. Un instant. Le temps de me mettre à leur place. Cela n’a pas duré longtemps. C’est trop terrible. Un corps, des yeux, une tête, un crâne et derrière la paroi d’os ? Rien. Des digestions, des indigestions, peut-être des migraines. Rien de plus. Il y avait un lion qui se baladait de long en large dans sa cage, reniflant chaque barreau pour trouver une issue. Lorsqu’il arrivait au bout de la cage, près de moi qui le sentais puant, il poussait un grognement et recommençait, oubliant qu’il faisait la même chose depuis qu’on l’avait enfermé derrière ce grillage. Il y avait aussi une galerie de perroquets, attachés à des moignons d’arbres, à une demi-longueur de chaîne de moi. J’ai passé entre eux à toute vitesse horrifié. Leur oeil fixe reflétait une telle inconscience que je me disais que rien n’aurait freiné l’envie qu’ils auraient pu avoir de me crever un oeil.

Des singes, des grappes de singes, en monceaux. Tu sais la caricature ne vaut pas la réalité. Des grands, des petits, tous aussi tragiques. Il y en avait qui me regardaient d’un oeil compatissant où je sentais la ruse comme s’ils avaient eu pitié de me voir derrière des barreaux. Il y avait un curé près de moi. Il regardait comme un grand singe qu’il était et j’avais aussi envie de lui crier : Regarde ce que ton dieu a fait et regarde toi. Il était tellement bête qu’il n’aurait pas vu la différence, l’ami des animaux. Il y avait aussi près de moi un petit homme insignifiant. En le voyant ainsi, je me suis senti moins dur pour l’humanité. Il faut pour cela voir de temps en temps des singes. Tout ce que je pouvais faire était de ne plus lui en vouloir. Lui en vouloir de quoi d’ailleurs ? Mais je ne crois pas qu’on puisse encore appeler cela de la charité. Tout juste de la pitié de singe.

Je connais mal les hommes et les passions qui les agitent mais je me connais assez pour savoir le prix d’une sensibilité consciente et entretenue par l’esprit dans la seule fin de la détruire, de l’étouffer par l’émotion, en tuant son ennemi par sa propre mort. Je peux avoir pitié ou haïr car j’ai mille façon de m’intéresser aux autres, d’abord en me comprenant bien moi-même. Cela abolit beaucoup de gouffres. Mais où tu as raison, c’est lorsque tu dis que l’on finit par confondre par exemple la souffrance des autres et les siennes et inversement. Question de nuances et d’adaptation. Tu peux élever n’importe quelle chose, la rendre grande. Te créer une grande tâche, un apostolat où tu affirmes ta sainteté, en holocauste à toutes les victoires sur les déboires qui l’assaillirent sans t’effleurer.

Le tout est de l’élever sur le pavois, avec éclat, et du spectre, de l’ombre du cadavre de ton ennemi défunt, élever une solide construction de pierre que tu flagelleras avec la fusée du havecla fusée du héros acculé à son orgueil légitime.

Car à ce moment son glas ne teintera pas d’une manière déplaisante mais son silence nourrira de plus éclatantes espérances.

Il faut se créer sa propre mythologie, ses dieux et ses démons, ne pas errer dans les craintes vagues qui tuent sans profit, sans même qu’on puisse se dire, se glorifier d’avoir engagé et perdu une bataille inutile, grandir le quotidien jusqu’à le transfigurer dans un livre étourdissant de rythmes et de couleurs. C’est ainsi que je sens encore bien confusément cependant ce que doit être une vie partagée avec un être aimé, moi qui n’ai jamais approché une femme qu’en tremblant de peur, justification sensationnelle mille fois vérifiée de ne pas la comprendre et de ne pas être compris, de patauger dans un grotesque quiproquo. Je dis d’une femme, je pourrais dire autre chose, ayant appris à aimer n’importe quel animal que je sentais palpitant de chair et de vie et dont ce double mystère me perçait et me glaçait en ne décelant presque aucune de ces deux manifestations essentielles dans mon être pour les avoir cultivées trop intensément.

Je parle maintenant de tout ce que je n’aurais osé aborder, comme si j’en avais toujours parlé. Quelle ruse de la nature. Je n’ai aucune confiance dans ma déclaration. Je ne sais si j’affirme cela gratuitement ou si cette défiance est véritable. J’ai eu l’habitude de gravir la côte à petits pas, insensiblement. J’avais tué le mouvement en apparence et me voilà emporté dans un courant dont je ne suis plus maître. Le mouvement ? L’intelligence critique. L’impuissance créatrice qui s’exerce à partir de quelque chose. Le vide dans l’être par l’incapacité d’oublier qu’on a dû apprendre. J’ai eu la joie de me dire que je n’avais jamais lu que ce qu’il y avait en moi m’étant nourri essentiellement de ce qu’un nourrisson absorbe inconsciemment du monde, au moment où le corps est en avance sur l’esprit.

Et maintenant je ne fais que dire ce que je vois dans un miroir, rien que dans le miroir, étant impuissant à déceler tout ce fatras grotesque qu’il me faut cependant extérioriser dans mon essence.

Notice :
Fragment d'un premier journal écrit vers 18 ans, jamais publié.