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Portraits (1985)

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Portraits

amis de J.R.

dont des oeuvres ou textes devaient être exposés à l’Ollave

rédigé par lui en 1984-85

certains de ces textes ont été publiés dans le catalogue
"Le Cas Jean Raine En Effet" 1991

Bibliothèque Municipale de la Part Dieu

Une grande famille

Lorsqu’on jette un regard sur le passé, on ne peut que se poser une question à laquelle il est difficile de répondre. Est-ce la plasticité de la jeunesse ou la misère partagée qui alimentent d’ineffaçables amitiés. Tenter de répondre à cette question est une quête du Graal. Que veut dire ne plus se voir ou se perdre de vue. Est-on le jouet de ce qu’on appelle avec résignation : "la vie". Est-ce question de fatigue ou simplement de langage auquel on croit de moins en moins - en quelque sorte un coup de gomme qui n’efface jamais rien complètement. Est-on encore sur terre ou déjà dans les nuages ? Ceci pour dire qu’il m’est impossible de me livrer à un travail de dissection et à parler de certains en les isolant de ce que nous avons vécu ensemble : (Kessels, VanderCam, sa femme Nelly, Maurice Wijckaert, mon frère Henri et tant d’autres).

Tous ne sont pas présents mais je n’oublie personne ce qui me permet de croire en généralisant que les existences sont des nébuleuses de densité faible et de peu de réalité. Pour se persuader que l’on existe on a recours au subterfuge de croire qu’autrui n’est pas qu’un fantôme investi pour la circonstance d’une réalité noyée dans son incertitude. De plus en plus ignorant de ce que je représente pour autrui, je me sens de moins en moins le droit de parler de quiconque avec un sourire quelque peu forcé, mes jugement étant sans importance, je me laisse engloutir peu à peu dans mon bourbier. Pourquoi avoir choisi de rédiger des "mémoires alors que j’ai tout fait pour oublier."

* Alechine Ivan né le 15/12/52

Fils de Pierre Alechinsky, j’ai donc connu Ivan dès sa naissance. Lorsqu’il était enfant, quand je séjournais chez les Alechinsky, Ivan se levait bien avant l’aube, pour venir me réciter ses leçons de latin. Liens d’amitié renoués étroitement à partir de 1970. Depuis, nombreux séjours d’Ivan à Rochetaillée. Ivan et moi avons réalisé ensemble, en 1971, une suite de peintures poèmes inédits. En 1972 Ivan Alechine préfaça ma première exposition à Lyon. Il est certaines douleurs qui unissent profondément les êtres. Ces situations se passent de plus amples explications.

* Alechinsky Pierre né à Bruxelles le 19/10/27

Rencontré chez Luc Hasaerts vers 44 ou 45 je l’initie au surréalisme malgré les tabous que faisaient peser "La Jeune peinture" d’alors (abstraction froide, réalisme populaire). Pierre Alechinsky, généreux mais sans complaisance comme tous ceux qui ont du génie et le punch, pôle d’attraction, trop souvent mal compris, reste comme l’aurait dit Maeterlinck, l’ami lointain mais sûr, souvent sensible aux appels des cloches de brume et dieu sait qu’avec l’âge, les océans s’agrandissent et dispersent. Pierre rédigera la préface de ma première exposition à Paris à la galerie du Ranelagh en 1964. C’est lui qui m’avait présenté à Ginet, le propriétaire de ce cinéma-galerie. Amitié profonde et sans faille mais non linéaire, ma participation à Cobra n’eut pour seule raison que les liens qui m’unissaient à Pierre Alechinsky.

* Anger Kenneth né aux USA vers 1930

En 1949, lors du festival du film expérimental de Knokke, je m’oppose à l’interdiction de "Fire Works" et organise une projection hors festival de ce film (soutenu en cela par le seul André Souris). A son arrivée à Paris en 1950, parachuté par Mary Meerson, Kenneth loge chez Nadine et moi, 54 rue Jouffroy. Nadine Bellaigue joue dans le film que Kenneth Anger tournait à l’époque : "La Lune des Lapins" ("Rabbits’s Moon") dans le petit studio de P. Braunberger, rue Lhomon. Lors de notre séjour à San Francisco en 66-68, Sanky et moi retrouvons Kenneth et assistons à un spectacle incantatoire où il officiait au coeur du quartier Hippy au moment où il se faisait dérober le film qu’il tournait alors : "Lucifer Rising".

Arnould Marcel né à Braine le Comte Belgique 1928 - dcd vers 1964 à Bruxelles.

Rencontré par l’intermédiaire de Marcel Broodthaers en 1962. Amitié trop brève, brutalement interrompue par son suicide. Le dessin que je possède me fut offert lors de mon mariage avec Sanky.

Artheau Nicolas né le 9/9/47

En 1974, très impressionné par son exposition au théâtre du 8ème, je lui laisse un mot suscitant une amitié et une estime réciproque qui n’ont cessé de croître avec les années. Je lui ai écrit une préface pour son exposition à la Maison de la Culture d’Annemasse : "Anti-Robot et Pièces détachées" en 1980. Il écrivit un texte pour le catalogue de mon exposition au Musée Cantonal de Lausanne.

Balthazar André

En 1965, je fus sollicité par André Balthazar, éditeur, pour participer à un livre collectif intitulé "Qui êtes-vous", avec 80 artistes focalisés par les éditions du Daily Bul. En 1969, sur le conseil de P. Alechinsky, j’envoie à Balthazar des textes à publier dans la collection "Poquettes Volantes" qu’il éditait aussi. Ce sera la publication de "Simulacre d’Innocence" (frontispice de Victor Brauner). Je participerai plus tard à l’exposition organisée en son honneur au Centre culturel de la communauté française de Belgique.

Barry Iris née en 1895 à Birmingham dcd en 1969

(son prénom lui convenait si parfaitement)

Parmi les centaines de célébrités sympathique ou pittoresques qui défilaient à la cinémathèque... Autant que Langlois d’ailleurs, j’étais en admiration devant la classe de cette femme qui présidait aux destinées de la cinémathèque du Musée d’Art Moderne de New York. Nos rencontres étaient chaque fois sujettes à émerveillement. Rencontres toujours trop brèves. La dernière, la plus longue et la plus merveilleuse fut celle qui eut pour prétexte le congrès de la FIAF à Antibes en 1957. Grâce à la Vicomtesse de Manet, je séjournais à Biot ainsi que Vinicius de Moraes, Tinto et Carla Brass, David Perlov, Agnès Bleier-Brody. Nombreux aussi furent les hôtes de passage, notamment le Pr Mc Gregor. Je ne devais plus la revoir bien qu’elle vint mourir en France sur la côte méditerranéenne alors que je séjournais probablement à San Francisco ; chassé croisé désolant.

* Bellaigue Nadine née à Paris en 1926

En 1946, Nadine Bellaigue vient jouer à Bruxelles "Victor ou les Enfants au Pouvoir" de Roger Vitrac mis en scène par Michel de Ré. Elle jouait le rôle d’Esther. J’en avais construit les décors (avec du matériel de récupération de l’exposition que la cinémathèque française avait organisée au Palais des Beaux Arts de Bruxelles). En effet un coup de dés jamais n’abolira le hasard. Les paramètres sont trop nombreux pour expliquer ce qui nous fit nous jeter dans les bras l’un de l’autre. Disons toutefois qu’en m’engageant à venir travailler à la cinémathèque, Langlois contribua à favoriser mon installation à Paris. Notre mariage dura cinq ans, union dont naquit notre fils Boris, dont Mary Meerson fut la marraine.

Berkeley Steward

Rencontré à Calice Ligure tous les étés depuis 1970 dans l’orbite de Remo Pastori, animateur de la galerie Il Punto. Sanky lui acheta un jour une peinture alors que la saison était particulièrement rude pour lui.

Berner Jeff

Rencontré à l’occasion d’un grand "Happening" Hippy dans le Golden Gate Park à Height Hashbury en 1966. Professeur de français à l’université de San Francisco, adepte des drogues en vogue à l’époque : Marihuana, L.S.D. Comparable au couple Claude Pelieu, Mary Beach sans qu’aucun liens ne les ait jamais unis (à notre connaissance). Il m’apparaissait comme un être proche mais impénétrable, cet "astronaute du monde intérieur" était l’auteur de "Astronaut of the inner space" ; Mes souvenirs sont ceux de troublants rendez-vous.

Boxus Louis né en Belgique vers 1927

Lent et calme Boxus... Ainsi débutait un texte aujourd’hui perdu que je lui consacrais. Ami de jeunesse, il fut l’auteur d’une pièce de théâtre montée et jouée par Raymond Gérôme au Palais des Beaux Arts de Bruxelles : "Galanane" dont les maquettes de costumes exposés sont de la main de Serge Creuz. Expérience de vie communautaire (dans un appartement prêté par Luc Hasaerts) avec Luc de Heusch, Aline Vernon, Louis Boxus et moi en 1946. Cet appartement était surplombé par un grenier internationalement célèbre où se firent et se défirent bien des amitiés lors des rencontres des "Dimanche de Luc Hasaerts". Voyage en Hollande dès après la libération avec lui et Luc de Heusch où nous rencontrâmes certains des peintres qui se rassemblèrent plus tard sous le sigle de COBRA. (Exposition de la Jeune Peinture Hollandaise organisée au Stedelyk Museum d’Amsterdam par Sandberg), puis voyage à Paris pour rencontrer Breton et d’autre surréalistes revenus d’Amérique, (1946).

Boyer Gui et Maté. Gui, né à Toulouse en 1938

Venus en visiteurs voir mon exposition au Musée Cantonal des B.A. de Lausanne en 1981, les Boyer s’enthousiasmèrent pour mon oeuvre et m’organisèrent très rapidement une exposition au Centre Culturel de la Ville de Toulouse (1982). Dans ce cadre eut lieu une soirée poétique à l’occasion des journées de la poésie de l’Université de Toulouse le Mirail. Malgré mes efforts, leur oeuvre à tous deux, reste encore inconnue à Lyon.

Bressy Jeanine

Affection et tendresse ne contribuent pas toujours à la promotion du grand art mais alors que les spéculations battent leur plein et que l’argent façonne les sensibilités, je me prends de plus en plus à penser que l’on peut n’entrer dans une galerie de peinture ni pour acheter, ni pour vendre. Laissons nos godillots d’amateurs éclairés, de margoulins, d’inventeurs d’épaves, de critiques avertis. L’Oeil Ecoute fut un lieu de rencontres et de confidences comme on en trouve de plus en plus rarement. La perspicacité, la tendresse dont Jeanine est habitée en ont fait émerger plus d’un de leurs trous les plus sombres. Dans ce lieu accueillant, confortable et ouaté il y eut de furieux orages et des coups de tonnerre. Certains éclairs resteront mémorables.

* Broodthaers Marcel né le 28/1/24 à Saint Gilles - Bruxelles ; dcd à Köln le 28/1/76

Etre exceptionnel par excellence, opaque et transparent à la fois, souffrant "d’un point de leucémie" et de "fièvre qui ne marquait pas sur le thermomètre" il me fut présenté par Florent Welles en 1962. Quand je fondai le club Antonin Artaud, il fut le premier à écrire un article sur le sujet. Il publia un poème dans le catalogue de ma première exposition à la Galerie St Laurent et me proposa à Madame Rona afin que j’y expose à la Galerie "Les Contemporains" mes grandes encres, en 1965. Il Publie en 1962 dans "Sud Ouest" le premier article sur moi en France. Conscient que l’existence de Broodthaers ne se résume pas en une fiche, prière impérieuse d’acheter l’opuscule que j’ai écrit sur Marcel Broodthaers aux Editions Subréalistes. (n’y a jamais été publié mais devrait paraître prochainement aux éditions de la Différence dans un recueil intitulé : "désordres consentis").

Situation 62

L’époque était à la misère. C’est fou ce qu’on s’aidait en ces temps-là. Poches et coeur troués, l’avenir avait néanmoins une couleur d’espérance. Broodthaers travaillait au "Pense-Bête". Sur la même table, comme soudés l’un à l’autre, - ô que l’amitié me trahissait, te souviens-tu Marcel ? - je m’immisçais dans tes phrases jusqu’à les violer, tout en me fiant au génie qui parfois peut habiter un crayon : J’illustrais aussi tes poèmes, qui àpeineécrits volaient à la poubelle. De e qu’il en subsite furent sauvées quelques articulations de mots essentiels. Te reste à présent la blancheur, Marcel, des pages inutiles aux évocationstrop précises ou de propos plus ambitieus encore, la place exigüe où l’on signe l’inconnu de son nom. La pensée n’avait le plus souvent pour support que legeste et le souffle comme au temps de Socrate. (Extrait de Pop, Hap, Pub end Co, Apocopes pour Marcel Broodthaers, 1975, Editions l’Echoppe, Paris)

Bussy Christian

Attentif à tout ce qui touche au surréalisme belge, mouvement très spécifique, Christian a publié une anthologie du surréalisme en Belgique chez Gallimard, amputée malheureusement pour des raisons commerciales de la moitié du texte original. Scutenaire m’avait recommandé de prendre contact avec Christian Bussy qui en 1969 réalisa pour la radio belge un enregistrement resté jusqu’à présent non diffusé mais dont on peut entendre des extraits dans la présente exposition. Amateur de peintres naïfs, il me demanda de titrer les oeuvres qu’il possède et d’écrire un texte à leur sujet. Très souvent soucieux de collectiviser mon oeuvre (vieille habitude de cinéaste), je proposai que Christian Dotremont, Yves Bossut, Louis Scutenaire et Roger van de Wouwer collaborent au travail afin de multiplier les approches. Il tourna avec moi en 1980 un interview pour la télévision belge lors d’une exposition à Namur.

Calame Alexandre

Nommé en Californie après avoir été professeur à l’Université d’Alger. Rencontré à San Francisco aux "Samedi" de Claude Reboul en 1967, chairman de la faculté des Lettres françaises à l’Université de Californie à Berkeley. Jovial, humaniste, érudit en tous genres. Auteur d’une thèse sur Regnard publiée aux Presses Universitaires de France. Dans une atmosphère de truculence et de beuverie, je conserve de lui l’image d’un homme lumineux, pétri de bonté. Je l’ai un jour rencontré par hasard sur le parvis de la gare de Lyon à Paris lors d’un de ses congés en France. Je ne cesse d’attendre son improbable retour en France.

Cammilli Mauro né à Florence en 1929

Etre fantasque au caractère difficile, officiant dans son atelier de sérigraphie à Calice Ligure, éditant les nombreux peintres qui gravitaient autour de la galerie Il Punto et des autres galeries de la région, Mauro abandonna métier et famille pour s’engager dans une oeuvre personnelle. S’en suivit la mort de sa femme atteinte d’un cancer. Une tragédie en somme dont sont seuls survivent quatre orphelins que Sanky et moi revoyons à chacun de nos séjours en Ligurie.

Compain Frédéric né à Rouen le 4/7/54

Il me fut présenté par mon fils Boris. Au début de sa carrière de metteur en scène, Frédéric Compain noua avec moi des liens à la fois passionnels et conflictuels. Il réalisa sur moi et mon oeuvre un court métrage : "Jean Raine Artiste Peintre". Je le présentai à Pierre Prévert et à Henri Langlois qu’il séduisit. Il fut sélectionné, parmi les jeunes réalisateurs, au Festival de Cannes de 1981. Depuis a réalisé plusieurs moyens et longs métrages. La cassette vidéo du film "Jean Raine artiste peintre" peut être vue pendant l’exposition.

Coupez Michel né à Bruxelles le 5/6/30

Epris de cinéma, de confort et d’aventures sans péril. Rencontré par Sanky lors d’une croisière en Grèce, elle me le fit connaître. Il me permit de réaliser deux reportages, dont il fut cosignataire, sur le Club Antonin Artaud. Un petit film sans prétention et très familial tourné ensuite nous a permis de conserver l’image de Marcel Broodthaers jouant le rôle d’un camelot. A ce propos notons comme un fait pittoresque et apprécions les talents de Jacques Bunius dans la peau d’un peintre en bâtiment au Club Antonin Artaud.

Cox Jan né à La Haye en 1919

Comme Louis van Lint et d’autres aînés de sa génération, il jouissait d’un prestige particulier aux yeux de Pierre Alechinsky. Son élégance et son intelligence devaient nécessairement me séduire à cette époque où les peintres du nord faisaient pour la plupart étalage de leur anti intellectualisme et d’un communisme primaire. Il parti aux USA, enseigna à Boston et ensuite... se suicida à Anvers en 198...

Creuz Serge né à Molenbeek St Jean (Bruxelles) le 4/5/24

Excellents souvenirs, depuis notre rencontre chez Luc Hasaerts en 1945, de sa vie et ses amours tumultueuses. Ce bagarreur sentimental s’est depuis tempéré. A l’école de Félix Labisse, il s’est révélé un brillant décorateur. Ses premiers décors et costumes furent ceux qu’il dessina pour "Galanan", (v.L.Boxus) sont ici exposés. Séjourna avec son épouse l’actrice Dounia Sadow à Paris, rue Lepic, pour revenir ensuite en Belgique.

* de Breyne Jean

C’est à Jean de Breyne que je dois cette agréable corvée de faire ressurgir de mon passé des objets, des personnages, des ombres, des situations agréables ou parfois désagréables. Je n’ai cure de savoir qui des gens dont on découvrira ici des traces seront des immortels ou des soldats inconnus, ce qui importe c’est que c’est autour et Grâce à eux que se sont tissés ma vie et mon imaginaire. Jean de Breyne m’oblige en cette occurence à me souvenir d’un passé que je voudrais n’avoir pas vécu ni même rêve. Dans ce fatras non consenti les trous de mémoire sont nombreux. Que ceux dont je ne parle pas me pardonnent. Cher J de B tu m’as beaucoup aidé mais tu t’avères un très mauvais fossoyeur ce dont je me réjouis. Ne désespérons pas, il est des lieux où l’on désire mourir sans disparaître. L’Ollave est l’un de ces lieux-là

Dangelo Sergio, né à Milano en 1932

Il avait 16 ans lorsqu’en 1948 eut lieu notre première rencontre, nocturne d’ailleurs, aux "ateliers du Marais". Ami d’Ives Dendal, (beau-frère d’Alechinsky), l’accueil qu’ils y trouvèrent fut loin d’être chaleureux. La question que je me pose est de savoir si notre génération était déjà devenue conventionnelle au point de ne pas tolérer leur jeunesse et leur marginalité. Sur ce point Alechinsky et moi divergions comme la suite le prouve. Nous nous conservèrent une amitié fidèle dont, entre autres, nos correspondances et échanges de catalogues témoignent.

* de Ghelderode Michel né à Ixelles (Bruxelles) le 3/4/98 dcd le 1/4/62

Trop de choses à dire pour réduire un homme tel que Ghelderode à sa plus simple expression. Eructant son théatre avec un baroquisme tout Elizabethin, Michel de Ghelderode semble, comme Shakespeare le fit longtemps en France, devoir payer les audaces qui firent ses succès et ses scandales. Egalement il faut le dire, par absence de réédition. On se plaint du manque d’auteurs mais insistons sur le fait qu’il faut être un maître pour être son élève. Rencontré en 1942, lui cloîtré dans sa coquille et moi dispersé de par le monde, nous nous retrouvons en 1956 pour réaliser avec Luc de Heusch, le film qui est présenté dans cette exposition. Hommage modeste, renvoyons les amateurs de publications introuvables à un numéro spécial de la revue "Marginale" no 112-113 de Mai 1967.

* de Heusch Luc né à Bruxelles en 1927

Amis dès l’adolescence, profondément unis par nos affinités et nos contradictions, parfois pour le pire souvent pour le meilleur, depuis que la guerre et nos difficultés avaient cimenté des liens qui jamais ne se déferont. Misère matérielle, misères sentimentales, rien ne nous fut plus commun ni épargné. De l’ethnologie au cinéma le cheminement fut passionnant, zigzagant dans d’autres branches du savoir et de l’art. Les colonnes des plus épais journaux ne suffiraient pas à relater les faits divers de nos deux existences. Luc de Heusch est actuellement professeur d’ethnologie à l’université de Bruxelles et auteur de nombreux ouvrages. J’ai collaboré à la plupart de ses premiers films à commencer par "Perséphone", "Ruanda", "Fête chez les Hamba", "L’investiture du chef". Et c’est ensemble que nous avons réalisé en 1955 un film sur Michel de Ghelderode ainsi que "Moderne Smaak, Moderne Woon", film sur l’architecture en Belgique.

Deliège Célestin

Compositeur presque aveugle, auto-critique parcimonieux d’états d’âme souvent préjudiciables qui rabaissent la musique à n’être qu’un bruit de fond, Célestin Deliège perpétue la tradition qui fut celle de son Maître André Souris. Tous deux sont des maîtres à penser épris de rigueur. Je considère comme un rare privilège qu’il ait consenti à composer et diriger la musique de deux films d’Henri Storck auquel il a participé et surtout celle du film "Michel de Ghelderode". Professeur à l’Université de Bruxelles, la clarté de sa pensée est lumineuse et son érudition, au sens humaniste, est d’une extraordinaire brillance. Il faut le situer au coeur de la musique contemporaine et de la musique universelle. Citons parmi ses nombreux travaux ses "Entretiens avec Pierre Boulez". N’omettons pas de dire que son épouse Irène, musicienne elle-même, est un radar dans sa vie.

* Deroudille René

1968, retour d’Amérique. Première escale au Havre, premier contact avec l’Europe. Implacable destin que celui qui mène de l’andouillette aux truffes, mangées au Havre sous la pluie, à la rencontre de ce gastronome qu’est René Deroudille. C’est à l’occasion d’un mâchon lyonnais sur son lieu de travail que Sanky lui parla de moi et c’est à l’occasion d’une invitation à dîner à Rochetaillée qu’il fit ma connaisance et découvrit ma peinture en compagnie de Jean Jacques Lerrant son compère et ami, critique comme lui. Ce sont eux qui me présentèrent à Jeanine Bressy chez laquelle je fis ma première exposition à Lyon en 1972 (alors que depuis mon retour d’Amérique j’avais déjà exposé à Copenhague, Bruxelles, Palo Alto et même Calice Ligure). S’exiler, se réimplanter repose à chaque fois le problème de son existence et rend la vie rugueuse. Je n’ai jamais douté que la pharmacie et l’amour de l’art puissent déboucher sur un mariage parfait. Ma dette de reconnaissance envers René Déroudille est immense.
Il serait temps qu’un éditeur rassemble ses écrits dans un livre témoignant de sa chaleur et de sa générosité. La qualité de son style fera de son livre un ouvrage passionnant.

Dewez Lisette née à Mourmansk, Russie le 25/8/18 vit à Herve

Deux expos à la Proue, Bruxelles en 56 et 63

Il est des personnes dont la modestie incline à oeuvrer en coulisse. Les spectateurs les méconnaissent mais souvent c’est à elles que revient la qualité du spectacle. J’ai de la tendresse pour les orgueilleux qui ne s’affichent pas. Lisette Dewez a largement contribué au développement de l’oeuvre des graveurs belges. A l’instar de son maître et ami, le peintre russe Pribilowski dont elle détient presque la totalité de la production, elle n’ambitionne aucune promotion. Chère Lisette, je t’embrasse et te remercie, tant pour l’aide apportée dans mon travail quotidien que pour la chaleur que tu as distillée au club Antonin Artaud dont je fus le fondateur

Dickinson Eleanor née à Knoxville Tennessee le 7/2/31

Lorsqu’on voyage et que l’on s’éloigne de milliers de kilomètres d’un point où l’on s’arrache et ne sachant dans quel brouillard, quel fantôme l’on va rencontrer, les valeurs s’inversent. Eleanor Dickinson a joué dans ma vie un rôle de révélateur : le lien et la rupture entre un négatif et un positif photographique. Je lui dois ma première exposition en Californie à la Mead Gallery et le souvenir d’une aura affectueuse. Soyons persuadés que les "brèves rencontres" débouchent sur des amitiés illimitées. Cette loi, presque mathématique, trouve depuis des années sa preuve dans les documents reçus et qui, espérons-le, pourront être consultés dans le cadre de cette exposition.

* Eisner Lotte (Escoffier) née le 5/3/96 en Allemagne dcd le 25/11/83 à Paris ; Escoffier durant la guerre.

Escobar comme j’aimais l’appeler (pseudonyme bien porté pour un flibustier d’envergure). Madone des sleepings comme la surnommait Henri Langlois, nimbée du prestige de tous les grands noms de l’expressionnisme allemand, ratissant des documents inestimables à Hollywood, notament chez ceux qui avaient fui Hitler et le nazisme, Lotte Eisner fut comme chacun le sait une victime consentante d’Henri Langlois, au détriment très certainement de son oeuvre personnelle. Ses râles et ses disputes avec Langlois résonneront toujours à mes oreilles. Dans ce lieu sacro-saint qu’était la cinémathèque, comme dans les pièces de Marivaux, les fausses sorties étaient fréquentes, toujours elle revenait en grommelant : "Diabel, Diabel !".
J’ai partagé longtemps un bureau avec elle et Musidora, avenue de Messine, tout en la rencontrant ailleurs, à Vienne et, comme on dit, ici et là. Lotte fut pour moi une mère soucieuse de ma santé ; Elle me disait parfois : "Jean vous buvez trop", avec une telle conviction qu’elle m’a converti à l’usage du lait et du jus d’orange, tout au moins pour un temps... Quelle profonde sollicitude ! On ne choisit pas son âge mais je puis le dire avec sincérité, j’eus aimé trépasser avant elle.

* Franju Georges né le 12/4/1912 à Fougère

Au temps où le documentaire, souvent de court métrage, est dépositaire des valeurs profondes de la poésie dans l’histoire cinématographique - Jean Vigo, René Clair, Henri Storck, Jean Lots, Autan Lara, Joris Ivens... J’en passe par paresse et par manque de mémoire et Jean Painlevé qui m’a permis de réaliser mon premier film). Franju est à mes yeux un boxeur qui met K.O. son adversaire au premier round. "Le sang des bêtes", "L’Hôtel des Invalides" etc... Georges Franju fut, dans mes bas fonds, très longtemps un complice. Nous ne rations pas un cocktail ou quelqu’autre occasion de nous "beurrer". Si les visiteurs de la présente exposition s’y retrouvent dans la pagaille, ils verront une photo de Gorges et moi, prise à l’Unesco, nos regards convergent sur les bouteilles. Cérémonie d’adieu pour le départ de Francis Bollen qui devint par la suite mon distributeur très sympathique et très inopérant.

* Geenen Boris né à Bruxelles le 20/12/47

Aimer un fantôme plus qu’un être de chair et d’os, tel fut mon lot et réciproquement celui de Boris, mon fils. En souffrir et écrire un recueil de textes encore inédits est d’une profonde véracité. Se chercher sans se connaître est d’une tristesse magnifique. S’il n’est pas un "Faiseur d’Art" Boris a le don d’aimer profondément ce qui le touche. Je lui dois d’être grand père. Un seul nuage nous sépare : Boris ne supporte pas mon éthylisme.

* Geenen Henri né à Schaerbeek Bruxelles le 2/11/28

La névrose familiale certes, mais que dire de la psychose sociale. Mon frère a travaillé sur les chantiers depuis l’âge de 14 ans. Le soir, il suivait les cours des Beaux Arts et des Arts et Métiers. Elève brillant, il a sacrifié une carrière honorifique à celle de son frère. René Magritte aimait sa peinture. Bien d’autres peintres aussi. L’oeuvre d’Henri mériterait que l’on écrive un roman à la Zola qu’il connaissait et admirait dans ses moindres recoins. Son épouse Suzanne lui fut un soutien sans faille comme elle le fut souvent pour moi. On lui doit ce mot acerbe à propos des continuelles expositions officielles associant Magritte et Delvaux : "Exposition Magraux-Delvitte". Cela résume la conception formaliste du surréalisme que l’on avait en ce temps-là.

Gutmacher Marcel

Marcel Gutmacher est de ceux qui ne laissent aucune trace visible du rôle qu’ils ont joué dans des aventures dont ils n’ont tiré nul avantage. Aussi ne s’étonnera-t-on pas de ne trouver dans cette exposition qu’un hommage à sa générosité. Rescapé d’une famille victime du nazisme, moralement et matériellement, sans compter débours ni déboires, à lui seul, il m’a permis (de 1959 à 1965) de venir en aide à plus malheureux que je ne le fus. L’absence d’un document dans cette exposition est celle d’une irradieuse tache blanche. Même pas un trait de noir ne la cerne, il restera inconnu et méconnu.

Gutt Tom, né à Woking Angleterre 27/7/41

Indépendant comme le sont le animaux à sang froid, lézard le plus souvent insaisissable, J’aime à croire que Tom Gutt réciproque l’amitié que j’éprouve pour lui. Il habite non loin de Bruxelles, le long d’une voie de chemins de fer, une maison qu’il a rendue superbe mais ses rails sont parallèles. Le surréalisme en Belgique est à l’image de son réseau ferroviaire. Ami de Louis Scutenaire, son oeuvre personnelle et sa revue "Vocatif" déconcerteront. La dernière fois que je rencontrai André Breton avec Pierre Alechinsky, Breton s’enquit de savoir qui était ce Tom Gutt. Question stupide de Breton. Par la suite Scutenaire et son épouse Irène Hamoir se chargeront de dissiper son impardonnable ignorance. Sa préface à mon exposition au "Soleil dans la Tête" en 1975, en témoigne.

Hasaerts Luc

Docteur en doit de formation, jamais un avocat ne s’abstint comme lui de mettre les pieds dans un prétoire si nombreuses furent ailleurs les causes qu’il défendit dans les domaines de la sciences et de l’art. Dans le grenier de sa maison du 10 rue du Musée, face à la Bibliothèque Royale, se nouaient et se dénouaient des amitiés de toutes nationalités, de tous bords. Personne, même si les mémoires sont courtes, ingrates, ne reniera le privilège d’avoir fréquenté ce lieu là, ces dimanche-là. Créateur, animateur, conférencier, il est impossible d’en assez dire. Ne citons qu’une anecdote combien profonde. Le longiligne qu’il était, emporté par son lyrisme alors qu’il donnait une conférence sur Le Gréco, élevant les bras s’exclama : "Ces personnages étirés, aspirés vers le haut comme par un vacuum cleaner" Telle fut la vie de Luc Hasaerts tout au long de sa trop brève existence. Comme on le verra c’est chez lui que je fis la connaissance de nombre de mes amis les plus chers.

* Holzinger Doris, Epouse Moss, née à Vienne en 1927

Ne cherchons d’elle dans cette exposition que peu de traces. Nous avions tous deux 11 ans en 1938. A ces âges l’amour ne trouve pas ses mots ou plutôt, en ce cas, j’appris à Doris à parler le français de Racine à Mallarmé, autant qu’elle teinta mon allemand de cet accent viennois qui fit oublier les rudesses des accents oppressifs. Mais pourquoi ces précautions oratoires ? Doris était juive et portait l’étoile jaune. Sans étoile je l’aimais mais à quel destin sont promises les amours premières ! Que ne suis-je Stendhal pour écrire "De l’amour". Serait-ce atrocement rendre malheureux ceux qu’on aime. Le père de Doris fut assassiné sous les yeux de mon frère. L’amour, même chuchoté, n’est pas un trait d’union.

Iacovella André dit Yaco

Faiseur de beaux jours, au sens existentiel, néant fertilisé par un excès d’intelligence, le contour.....

Icaro Paolo

Tout comme les oiseaux s’envolent, soit pour échapper au massacre soit pour survivre, mon ami Icaro traverse ma vie sans fracasser mon frêle miroir. Nous nous sommes rencontrés à Calice et depuis il se déplace de New York à je ne sais quel ailleurs. Il m’écrit. La pesanteur légère de ses lettres me font miroiter parfois les absolus auxquels je ne crois pas. Je possède de lui l’image d’un visionnaire. Il a publié sur moi, dans Phantomas, un texte franco-anglo-italien, un long espace de ma vie et de la sienne. Qu’il sache que où qu’il puisse se trouver, je le retrouverai toujours. Ce qu’on peut nommer Saint peut être de feu ou de glace.

Innocenti Sergio, né à Pistoia, Italie en 1925

L’Italie fait parfois le miracle de transformer ses oliviers en baobab qu’elle gracilise et rend aux terres peu prospères la dignité d’un infime continent. Comme Vincenzo Torcello, il m’a fait aimer des beautés fortes et graciles, Grâce à lui, je suis dans un autre monde, celui où les caresses n’ont cure de la rudesse de nos mains. Notre rencontre eut lieu dans le sanctuaire de Remo Pastori.

Juin Hubert né en 1927

Frère assurément, amant au sens à peine platonique, avons-nous assez partagé ce qui semble le moins partageable. Fernand Verhesen fut un maître pour nous. Il cimenta notre adolescente amitié. Un souhait : peut-être un jour lorsque Victor Hugo aura fini de l’occuper trouvera-t-il le temps d’écrire - telle est sa vocation - les quelques lignes que je me sens incapable de rédiger, celles qui témoigneront de l’importance qu’il a eue pour moi.

Kaufmann Robert né en 1928

En l’absence de tout document, il me paraît impossible de ne pas parler de Robert Kaufmann qui incarne d’une manière tragique et exemplaire l’amitié dont aucune existence ne peut faire fi. Dès notre petite enfance nous avons joué sur les mêmes tas de sable, square des carabiniers à Bruxelles. Je ne puis le compter, parmi mes camarades de classe, de ceux qui furent bien hardis mais c’est à lui qu’arriva, comme l’aurait dit Brassens "coquin de sort", l’épouvantable catastrophe d’être un grand mutilé de guerre. Il devint professeur de sociologie à l’Université de Bruxelles, je lui fis connaître Alechinsky et toute "la bande des rats". Allergique à mon éthylisme avec une rigidité de protestant, je ne le crois pas très reconnaissant de lui avoir fait découvrir un univers, dont la cinémathèque française. Ainsi en va-t-il de la cécité dans l’amitié : nous nous sommes perdus de vue... points de suspension.

Kessels Henri

Photographe et cinéaste, associé timide et taiseux de Serge Van Dercam, Henri Kessels que peu de gens connaissent, mériterait que l’on en parle longuement. Sans ambition matamoresque, soucieux d’effectuer une oeuvre d’artisan consciencieux, je lui dois d’avoir pu travailler dans le confort d’une humilité, loin des gens qui, comme l’aurait dire Rabelais, "pètent plus haut que leur cul". Je retiens plus particulièrement "Pêcheurs flamands dans la tempête", "Breughel et Goya, journalistes de leur temps", divers films industriels surtout pour un précurseur dans le traitement des bois lamellisés et bakelisés : De Coene. Merci cher Henri, au temps où j’étais encore plus pauvre, d’avoir photographié des peintures qui sans tes pellicules n’auraient laissé aucune trace.

* Koenig Théodore né le 7/4/22 à Liège

Chimiste et alchimiste tout à la fois, parachuté du Canada où il avait publié des poèmes (Ed. Erla), il fut accueilli aux ateliers du Marais par Michel Olyff, Sergio Dangelo et Ives Dendal. C’est là que je fis sa connaissance. Il fonda avec Joseph Noiret la revue Phantomas, étrange navire qui dériva sur bien des océans, riche de la savante expérience qui conduisit ceux-ci à de multiples trouvailles dont Phantomas témoigne. J’y écrivis à de nombreuses reprises à partir de 1962 : un recueil de poèmes : quelques pâleurs d’amour, dans le numéro "septante" ainsi qu’un tirage de mille exemplaires de ce recueil. J’exposai deux grandes toiles au musée d’Ixelles à l’occasion du vingtième anniversaire de la revue en 1976
C’est Théodore Koenig qui me fit connaître l’Italie des ligures et les peintres qui y séjournaient tous les étés à Calice autour de la galerie Il Punto et de Remo Pastori. Il est d’ailleurs actuellement le conservateur de la collection municipale qui rassemble une cinquantaine d’oeuvres importantes d’artistes ayant vécu ou exposé à Calice et qu’ils offrirent à la commune en souvenir de Remo Pastori. Il écrit un livre : "La peinture chez Phantomas" sur les différents peintres ayant collaboré à la revue . Il m’a consacré plusieurs textes dont l’une des préfaces de "Agronomie et Fausse réalité", publié avec Vincenzo Torcello aux Editions Subréalistes en 1974 Nous continuons à voguer gaillardement à quelques encablures l’un de l’autre.

Kochnitzky Léon né à St Josse ten Noode 2/8/92 dcd Côme 1965

Les destinées font des fuseaux, parfois les lignes divergent mais toujours pour faire un noeud elles se retrouvent. J’ai connu Léon Kochnitzky dans des circonstances privilégiées ; il revenait d’Amérique avec André Breton. Tous deux - c’est peut-être le seul point de leur rencontre - ils avaient travaillé à la voix de l’Amérique, si précieuse pour ceux que l’occupation allemande réduisait au silence et à l’écoute feutrée. Rencontré dans un milieu surréaliste bien que n’ayant que peu d’affinités avec lui, cet homme imprégna mon esprit d’une espèce de tendresse. Notre destin était de nous perdre de vue. Son instinct vagabondait au loin, l’entraînant au coeur de l’Afrique, je ne dirais pas comme ethnographe mais comme un esprit éclairé. Il nous a laissé de précieux travaux sur l’art baluba. Parfois il revenait à Bruxelles. Il m’arrivait de venir à Paris pour le voir lorsque j’avais la bonne fortune de savoir qu’il y passait quelques jours.
Ce poète à l’humeur égale me ravissait et je lui rendais gràce d’être
entré dans ma vie par la voie royale du surréalisme.... Voici que vingt ans passent. C’est l’aventure italienne. Le gouvernement belge m’alloue un atelier d’artiste sur l’île de Comacina... j’avais appris avant mon départ que Kochnitzky habitait non loin de là. Sanky et moi passons auprès de lui un après midi inoubliable. Il mourut le lendemain de notre visite. Avons nous tué Kochnitzky ?

Langlois Henri né à Smyrne le 3/11/14 mort à Paris 1977

Ayant horreur des nécrophiles et des corbeaux qui se disputent les cadavres en prétendant les aimer, je renonce à parler de lui de même que de Mary Meerson. Ce serait profanation que de réduire à une implosion superbe ce qui fut une galaxie. Le corbillard de Langlois aura pataugé dans la boue des calomnies. Langlois fut un amant dans l’estime que nous avions l’un pour l’autre, épris et complices dans un même travail. De 46 à 61, époque de multiples déplacements motivés par les films que je réalisais ou par des obligations littéraires, je restai le confident et souvent l’éminence grise qui fit de moi une espèce de père Joseph. Ce fut un échec pour moi que de ne pas le confirmer dans son propre travail littéraire : un roman écrit moitié en français, moitié en grec moderne. Peut-être le retrouvera-t-on un jour ainsi que ses écrits sur Feuillade qu’il n’a jamais eu le temps de finir.
D’une imagination débordante, nourri souvent des Faits Divers publiés par France Soir ainsi que des horoscopes auxquels il attachait une importance énorme, il réinventait sa vie qu’il avait besoin de nimber d’intrigues et de mystères. Consécration qui fit pâlir certains, en 1975 l’exposition de mes peintures qu’il organisa dans les salles du futur musée du cinéma et la réception rue de Courcelle à l’occasion du mariage de mon fils Boris, réception qui me permit de faire connaître à ma troisième femme et à mon deuxième fils, Pierre François, tous les amis, ceux de toujours, peintres, écrivains et cinéastes pour lesquels la cinémathèque fut un aimant.

Lecomte Marcel né à St Gilles Bruxelles le 25/9/1900, mort à Bruxelles le 19/11/66

Sous des formes abrégées, en l’absence de lenteurs harassantes, sans pouvoir discerner s’il s’agit de paresse ou d’intense concentration, faute d’un instinct quasi divinatoire, il est impossible de comprendre les mécanismes d’êtres désobéissant à toutes les lois communes. Marcel Lecomte, respecté et méprisé tout à la fois appartient à cette race dont la révolte est une acceptation. Sale de nature, mais impudent, il semblait se complaire à provoquer la dérision. Erreur. Sa sensibilité le faisait trop souffrir. J’ai eu le triste privilège de le trouver en larmes, larmes qui faisaient luire encore les taches de graisse maculant son veston.
A cet auteur qui avait écrit "L’accent du secret", publié dans la collection "Métamorphose" chez Gallimard, livre pour moi capital, René Magritte avait demandé d’écrire la préface à ma première exposition en 1962. Marcel Lecomte avait compris mes réticences à apparaître sous un jour qui ne me plaisait pas. Il aimait mes poèmes et leur occultation et c’est la raison pour laquelle sans doute il écrivit : "Jean Raine n’est pas un homme aux pâles reflets" J’appris sa mort à San Francisco, terrassé par une crise cardiaque, sur un trottoir de Bruxelles.

* Lerrant Jean Jacques

Se perdre de vue est devenu de nos jours presqu’une fatalité. Se rencontrer, une sorte de miracle ou de rêve. Ce rêve je l’ai vécu avec Jean Jacques Lerrant qui réalisa pour la télévision française, avec Christiane Druguet, un film qui fut le parfait miroir de celui que j’étais lors de mon retour des Amériques, "jeune encore il est vrai..." Jean Jacques Lerrant eut le talent, que seul peut inspirer l’amitié, de me faire passer sur les ondes en adoucissant certaines de mes rugosités. Il m’a permis d’apparaître sans altérer mes maquillages, sans recourir à la vaseline. C’est encore lui qui m’a présenté à Jean Jacques et Nadine Lévèque gràce auxquels je fis partie de l’équipe du "Soleil dans la tête" et exposé de nombreuses fois à Paris jusqu’à la regrettable disparition de cette galerie.

Lucas Richard

Lorsqu’on se paye le luxe de se casser la gueule en voiture et que l’on prend conscience de n’être que l’ombre de celui qu’on ne fut jamais, on ne peut que s’attirer la sympathie et l’amour du poète. Un cri de douleur fut la réponse à mon étreinte amicale. J’avais oublié qu’il souffrait. De toutes les expositions que j’ai faites par le monde, je conserve de la "New Smith Gallery" le souvenir, très romain, d’un banquet digne de ceux, prestigieux, de toutes les sublimes décadences. Comme ce fut le cas pour de nombreux amis, l’Italie et précisément Calice Ligure fut le lieu où s’alluma la torche olympique de notre amitié.

Mabille Pierre né le 3/8/04 à Reims, mort à Paris 1956

Face à la personnalité d’un homme comme le Docteur Pierre Mabille on ne peut que se sentir acculé au silence. Mort à 52 ans, jamais décès ne m’a paru plus injuste. Nous venions d’achever mon film sur le test du village mais que d’autres travaux resteront à jamais à l’état de brouillon. C’est André Breton qui me le fit connaître et je considère en l’occurence le rôle d’André Breton comme un pauvre incident. Pas plus que Bachelard, Mabille n’était un homme à se laisser embrigader. Chirurgien, morpho-physiologiste et surtout érudit en toutes sciences humaines, il considérait la médecine générale comme le sommet de l’art du médecin. Il fut un des précurseurs de la croyance en une nouvelle Renaissance.
En conséquence nul sectarisme mais un criticisme permanent. Parmi les rares scientifiques que j’ai eu l’occasion de connaître, non des moindres, Mabille fut et reste un homme pour qui la poésie n’est pas aveugle et la science pas pédante et qui réussit entre les deux démarches un mariage indissoluble. Il fut pourmoi à la fois un maître et un père. Quatre jours avant sa mort, nous nous téléphonions de Genève à Lausanne. A mon retour à Paris, il n’était plus.

* Magritte René né le 21/11/98 à Lessines mort à Bruxelles en 1966

La plupart des surréalistes belges avaient au moins un trait commun : une défiance à l’égard de Breton et des cénacles parisiens. Une abondante littérature très confidentielle en témoigne. Plus que pour être écrit et lu, plus que pour être peint et vu, Magritte que je connus fort jeune le confirmerait, le surréalisme est une conduite, un mode d’existence en porte à faux quand il se peut. " Magritte" (voir titre exact) est un film de Luc de Heusch et Jacques Delcorde dans lequel je jouai le rôle ingrat et mal défini de "collaborateur artistique". Mon apport à ce film fut sans doute ma présence turbulente qui le rassurait sur lui-même.

* Marceau Marcel

Marcel Marceau, l’apôtre du muet. Il est vrai que le bruit devient intolérable mais le complet silence n’est pas un remède acceptable. Marcel et moi avons été des années durant des complices bavards. Les paradoxes régissent des lois. La logorrhée fut pour Marceau un instrument pour se taire. La logorrhée fut entre lui et moi une forme de salut. Incapable de jouer la comédie, il disait très mal mes poèmes. Il méprisait les autres avec pertes mais non sans profit. Salut Marceau, je déteste ceux qui manquent de générosité. Jean Louis Barrault pas plus que moi, non plus que Nadine Bellaigue, ma première femme, ne lui pardonnions son égoïsme. Il était élève d’Etienne Decroux, tout comme Nadine et Jean Louis Barrault. Dans un jeune théatre en ébullition, qui se refusait à rester le conservatoire des traditions du passé, le mime a été un ferment tant pour la conception de la mise en scène que pour la plastique du jeu des acteurs.
Nous formions un petit clan de fanatiques, pas toujours d’accord les uns avec les autres. J’ai écrit dans Cobra un article sur Marceau mais combien je regrette de n’avoir pris aucune notes durant nos interminables conversations. Car il faut qu’on le sache l’acteur muet était aussi volubile et bavard que moi.

* Meereson Mary née en 1900 à Sofia

Veuve de Lazarre, elle fut, comme je crois l’avoir dit, la marraine de mon premier fils. Sa présence volcanique à la cinémathèque suscita autant d’enthousiasme que de haine mais je prends sur moi d’affirmer que sans elle Henri Langlois n’aurait pas été ce qu’il fut. Ceux qui l’ont aimé, et dont je suis, ont trouvé en elle la complice idéale des tumultes qui scandalisaient les médiocres. L’anarchie n’avait pas et n’a toujours pas droit de cité. Omniprésente, Mary quittait rarement la cinémathèque. Dans ses rares moments de repos elle avait choisi le téléphone comme le plus inconfortable des oreillers.

* Mondino Aldo

Bien qu’inévitables - elles le furent historiquement au sein du groupe surréalistes parisien à l’époque de sa splendeur- les querelles de chapelle ont toujours existé. Ce qui m’a conduit à ce constat c’est qu’il fut rare, à Calice comme ailleurs, de trouver une solidarité entre artistes. J’ignore si Mondino éprouve pour moi la même sympathie et la même estime que celle que je lui porte. A lui de répondre. Peintre aux facettes multiples, nous avons certainement partagé un certain sens de l’humour et du déguisement. A coup sûr nous fûmes à Calice des histrions qui excitèrent souvent l’hostilité et la curiosité mais souvent aussi de solides amitiés. Sans lui, Calice n’est plus ce qu’il fut.

* Musidora 1889 - 1967

Une fois de plus ce qui est l’exception fait la force des lois. Il eut été impensable que ne se croisent un jour nos regards de vampires. C’est évidemment à la cinémathèque française que j’ai connu Musidora et partagé avec elle le bureau qui nous était imparti. Il est difficile de reconnaître les anges qui scintillent au firmament des étoiles lorsque le temps est venu pour eux de voler bas. La modestie fut l’empennage de sa vie d’Albatros. Son orgueil tint tout entier dans son humilité. Malgré sa pauvreté, elle ne devint jamais amère et, jusqu’au bout, mit son érudition au service de la cinémathèque. Les livres qu’elle me dédicaça sont le témoignage de son amitié pour moi. L’avènement du cinéma parlant rompit le silence de nombreux acteurs du muet. Il n’y eut plus d’oreille pour les entendre.

* Noiret Joseph né à Bruxelles en 1927

Universitaire rigoureux parmi les Vikings et les barbares, Noiret est de ceux qui accueillent avec chaleur ceux qui viennent à lui. Peu soucieux de sa reconnaissance et de sa notoriété, c’est le plus souvent dans les coulisses et non sur la scène qu’il faut chercher cet humaniste. Cofondateur de Cobra, codirecteur de la revue Phantomas. A l’occasion d’un de ses passages en Ligurie, il préfaça les notes que Torcello et moi venions de rédiger : "Agronomie et Fausse Réalité". Contrairement à la plupart des Cobras officiels, Joseph n’a jamais proféré d’exclusives. J’ai trouvé en lui, sans le chercher, mon Diogène. J’aimerais pouvoir répondre à une question : quels sont les éclairages, les circonstances qui donnent leurs profondeurs, leur solidité aux amitiés non évidente.

Olyff Michel

Cobra essaima comme essaimèrent bien des civilisations antiques. Les Ateliers du Marais furent assurément un lieu non négligeable... J’ai lié en ces lieux des amitiés profondes : Olyff et Reinhoudt sont de ceux-là. Par amitié j’entends que rien ne soit mondain. Michel et Anne Olyff sont des amis dont je n’oublie pas la bonté.

Pastori Remo mort en 1982

Comme il le confia un jour à ma femme, dès 1938, il ouvrit une première galerie à Paris. La guerre mit fin à cette aventure ; C’est à Turin que la galerie Il Punto acquit sa renommée. D’abord galerie d’été, la galerie Il Punto de Calice Ligure devint ensuit le point de ralliement de nombreux artistes qu’il avait contribué à réunir. Il y eut même une époque, (entre 1973 et 1975), où ce village aimanta tant de peintres et de sculpteurs que trois marchands y ouvrirent des galeries l’été et que les vernissages s’y succédaient presque chaque soir. Après sa mort en 1982, une cinquantaine d’artistes voulurent lui témoigner leur amitié et offrirent chacun une toile à la municipalité de Calice afin d’y créer un musée à sa mémoire.
Personnalité attachante et complexe, généreux et calculateur, il n’hésita pas à me prêter son atelier et sa chambre d’hôte afin que je puisse y maroufler avec Jean Clerté les peintures que je venais de réaliser à Comacina (1970). Sa galerie fut un lieu de rencontres où se nouèrent de
nombreuses amitiés.

* Pelieu Claude et Mary Beech

Voici qu’exceptionnellement je me trouve confronté à la plus totale des négativités. Ferlinghetti, Claude Pelieu, Mary Beech, une bande de cons (je répugne à employer ce mot), comme égarés sur une autre planète et enfermés dans l’univers clos de leur incommunicabilité. Si j’en parle c’est que nous avons eu l’occasion de nous rencontrer pendant cette période exceptionnelle que fut le San Francisco de 1966-1968 et qu’ils symbolisent pour moi tout ce que j’ai détesté dans cette génération dite la génération des fleurs. Tous les vices, pour autant qu’ils aient un éclat, me fascinent sauf la médiocrité. N’est pas Hippy qui veut. Ceux qui se croient intelligents connaissent rarement leurs limites ; Ceci est vrai pour chacun y compris pour moi-même.

* Pouillet Alain né le 29/9/53 à Serbannes (03)

Voir naître et mourir une modestie au tournant d’une réussite bien méritée m’attriste quelque peu. Loin de moi la pensée d’être systématiquement l’apologiste des occultations trop sévères. Tout au contraire. Le talent peut s’exprimer d’emblée au plein soleil de midi mais n’est-ce pas une esquive que de ne pas avoir suffisamment vécu les moment qui président à la naissance des aubes. Je lui souhaite dans la réussite de conserver cette fraîcheur qu’il m’a donnée à partager lorsque nous nous sommes connus. Tout éphémère qu’elle fut, la revue "Fissure", fondée par André Iacovella, Alain Pouillet et quelques autres enthousiastes, fut la promesse de ce que devrait être, ce que Paul Valéry souhaitait : "que chaque atome de silence soit la chance d’un fruit mûr". Ils m’on témoigné leur confiance et leur amitié en me consacrant une grande partie du numéro 5 de la revue, je les en remercie.

Pouchard Ennio né à Pola (Italie) le 19/6/28

Préfacier de ma première exposition à Catania et de la monographie qui m’y était consacrée, Ennio Pouchard entra dans mon univers. Nous ne nous connaissions pas mais il m’avait deviné et tout naturellement nous devînmes amis. Il vint me voir à Rochetaillée. Ecrivain d’une subtilité toute romaine, ensemble nous écrivîmes avec le psychanalyste Reznik et son épouse, un texte assez étrange, publié par les non moins étranges éditions subréalistes que j’avais fondées avec Vincenzo Torcello, à Berea, à l’occasion de la parution de notre livre "Agronomie et Fausse Réalité" ; Cette collaboration en appela d’autres dont un recueil de quatre sérigraphies que les mots et les images se partageaient. A propos du mot subréalisme, je trouve prématuré de dévoiler les raisons qui pourraient faire croire à une erreur de typographie.
Cependant il est utile de préciser qu’autant la conception d’un surrationalisme au sens que lui donnait Bachelard s’impose dans toute la clarté de l’esprit autant le mot surréalisme fut source d’embrouilles. Freud l’a d’ailleurs fait sèchement comprendre à A. Breton.

* Prévert Pierre né le 26 Mai 1906 Paris mort en ...

Pour le grand public, la bonté discrète de Pierre Prévert lui aura été préjudiciable. Eh oui ! Décidément, "l’affaire est dans le sac" mais le dernier mot n’est pas dit et modestie oblige. La modestie est la bonté, la beauté de l’être. En contrepoint n’omettons pas de souligner qu’un humour profond se dispense aisément de toute causticité. Inutile de préciser que j’ai connu Pierre Prévert à la cinémathèque française.

* Reboul Claude

De tous ceux qui dans le monde irradient, Claude Reboul compte à coup sûr parmi ceux qui, partis de la Métropole et très précisément de Bretagne, ont créé un champ magnétique. Ce breton chauvin, marin dans l’âme, artiste en tous genres, qui plus est homme d’affaire averti, fut plus que tout autre l’incarnation d’une France qu’il voulait présente passionnément. Son opiniâtreté en dépit de la faiblesse et de la résistance des milieux officiels parvint contre vents et marées à créer l’Ecole française de San Francisco. Sait-on en France que soixante mille français furent abonnés au journal "Le Californien" dirigé par Pierre Idiart et soutenu par Claude Reboul.
Quelle joie pour un belge d’avoir contribué à cette entreprise par de nombreux articles et critiques d’art et par la vente d’oeuvres au profit de l’Ecole française. Sans Claude Reboul mon séjour en Amérique n’aurait pas été ce qu’il fut. Trop d’Américains ont oublié quelles sont leurs souches. Se "naturaliser", pardonnez l’immodestie, est le propre des gens intelligents. J’espère sans trop y croire que l’on peut rester soi-même en devenant un autre.

* Reinhoudt D’Haese né à Grammont Belgique en 1928

Lors de mes multiples voyages Paris-Bruxelles, "les Ateliers du Marais" furent pour moi un lieu d’accueil merveilleux et putride. Nous fûmes quelques uns à y être reçus dans un climat pas toujours sympathique. (L’argent fait assurément le moine), bien sûr, en l’absence de Christian Dotremont et de Jorn, exilés tous les deux dans le sanatorium de Silksborg en Danemark. Taillables et corvéables à merci, Pierre Alechinsky et moi supportions de plus en plus mal d’être les valets des autres. De fait nous ne fûmes pas trois mille en arrivant au port. Reinhoudt forgeait des balcons tandis que j’étirais la pellicule cinématographique bien souvent peu extensible. J’entends toujours la symphonie de l’enclume et du marteau. Cher Reinhoudt te souviens-tu encore, lorsque les temps étaient sombres, de nos escapades merveilleuses en Normandie ?

* Revol Jean né à Lyon en 1929

Intolérant, d’une rare perspicacité, précis comme un scalpel, avare d’éloges, rigoureux comme on peut l’être lorsqu’on est critique d’art à la NRF ce qui le dispense d’être un marchand de tapis, j’aime cet homme qui se fait souvent détester. Une grand érudition dans de nombreux domaines ne l’incite pas à en faire étalage. Son oeuvre picturale me donne la preuve que le restreint peut déboucher sur des immensités (fenêtres, portes, escaliers). Par contre il possède ce don de faire l’inverse de cette démarche et de susciter l’implosion des immensités dans les dimensions restreintes d’un champ pictural qui n’en reste pas moins monumental (toits de New York, de Lyon). Il ne se laisse pas abuser par ce que l’intelligentsia considère comme le Nec plus ultra mais recherche la qualité là où elle se trouve jusque chez ceux que l’on dénomme les débiles. Etre l’ami de Revol est chose difficile qui rend cette amitié d’autant plus précieuse.

* Rey Michel

Dentiste diplômé il est vrai mais aussi photographe, cinéaste, sérigraphe, animateur de ciné-club, peintre amateur et j’en passe. Ce fut certainement mon premier ami à Lyon. Nous avons ensemble travaillé à des scénarios utopiques et même tourné en Ligurie quelques mètres d’un film inachevé. En 1970, il nus accompagna, ainsi que Claudette sa femme et Stanislas son fils, à l’île de Comacina où un atelier avait été mis à ma disposition par le Ministère de la Culture de Belgique. Des vacances, mais que ce mot convient mal. Remo Pastori mit le feu aux poudres en me demandant de participer à une exposition collective dont toutes les toiles mesureraient 1m x 1m. Sans enthousiasme au départ, je fus pris soudain de frénésie et exécutai 24 peintures sans me soucier de mes invités sinon pour m’en servir de coursier, chauffeur, photographe, assistant etc...
C’est à cette époque que Michel Rey réalisa un reportage complet de l’évolution d’un tableau et de nombreuses autres photos. Michel et son épouse Claudette sont des amis que l’on ne perd pas en chemin.

Secunda Arturo né dans le New Jersey en 1927

Si le mot liberté a encore un sens c’est à Arturo Secunda que je me sens obligé de penser. Il envoie des messages dans l’esprit où René Magritte envoyait ses "cartes postales d’après nature" Pour être devenue un art qu’on appelle aujourd’hui "Mail Art", la nature aura été magnifiquement défigurée. Pour tous deux l’esprit d’une intervention fut l’occasion qui créa le larron. Ce fut par Werner Papeians de Morchoven, bénédictin peu ordinaire de l’abbaye de Valyermo dans le désert des mohabites, que je fis la connaissance d’Arturo Secunda. C’est gràce à lui que j’exposai à la Silvan Simon Gallery le jour funeste où fut assassiné Bob Kennedy. Ce qui nous laissa devant des bassines de punch pleines et une ville morte, consternée par cet évènement.
Malgré leurs différences de style, amoureux de paysages fluides, on ne peut pas ne pas penser à Kurt Schwitters ou à certaines absences de Marcel Duchamp. Les collages de Secunda lui permettent de s’exprimer plastiquement dans un constant renouvellement.

Signorini Oscar

Les vernissages qui ont pour moi un caractère particulièrement formaliste m’ont cependant permis des rencontres comme celle d’Oscar Signorini. Directeur de la revue et de l’agence de publicité D’Ars. Il m’exposa dans sa galerie "Il Giorno" à Milan et nous nous liâmes d’une amitié sincère. Sa collaboratrice Grazia Chiesa m’aida de toute son influence pour faire circuler mon oeuvre dans différentes galeries italiennes. Elle fut en particulier l’intermédiaire qui m’ouvrit les portes de la New Gallery de Catania avec laquelle j’eus un contrat pendant trois ans. (Que mes futurs biographes sachent que plus de 72 de mes toiles se trouvent en Sicile).

Silva Julio

Soyons géographes à tous crins. De l’Argentine à nos jours il n’y a qu’un pas à franchir. Il y a pourtant des éternités que nous ne nous sommes revus. Bien que le monde soit petit il est facile de se perdre de vue. Mais que signifie se perdre de vue pour un peintre ? Et à fortiori pour un ami. Je ne me crois pas malhonnête mais sa présence dans cette exposition est le fruit de mon esprit quelque peu tortueux. Il m’offrit un dessin, à Bruxelles, lors de l’exposition que je participai à organiser chez Toussaint et je n’eus aucun scrupule de m’en annexer un deuxième. Ce subterfuge lui permet d’être présent dans ma vie quotidienne. Depuis qu’il fait de la sculpture, les chapardages dépassent mes compétences professionnelles ! Qu’il considère cette brève notice comme un télégramme susceptible de lui donner envie de me revoir.

* Storck Henri né à Ostende le 5/9/1907

C’est par Henri Storck que je fis la connaisance de Flaherty, de Joris Ivens, de Jean Painlevé : la découverte d’un monde, celui du documentaire poétique et sérieux tout à la fois. Henri Storck reste pour moi une figure de proue de l’école des documentaristes, discipline de la rigueur qu’il m’a transmise. Je n’ai qu’un seul regret, c’est qu’il n’ait pas sacrifié davantage à son oeuvre véritablement personnelle. N’oublions pas qu’il est l’auteur de "Idylle à la plage" film dans lequel Raymond Rouleau fit ses débuts au cinéma, celui du "Monde de Paul Delvaux" et surtout celui de "Symphonie Paysanne" qu’Henri Langlois et moi avons si souvent programmé à la cinémathèque. Avec Henri Storck, j’ai eu la confirmation, à l’occasion de plusieurs films, qu’il est possible de donner le meilleur de soi, même lorsqu’il s’agit de concéder aux tâches alimentaires.

Thirifays André et Tita

Décidément le destin est complexe et André Thirifays est pour moi l’incarnation de l’Ananke (en grec). Mineur à l’âge de 14 ans, sa vie débute comme travailleur de fond dans les mines de charbon. Autodidacte doué, il émerge de l’ombre, tuberculeux pour s’épanouir au soleil. Il fonde en 1938, ébloui par le cinéma, ce qui deviendra la cinémathèque de Belgique. La dernière fois que j’ai vu Tita et André, ce fut chez Henri Storck alors que notre première rencontre se fit chez Hasaerts. Très surréalistement j’affirme que trop de fleurs et de couronnes se perdent.

* Torcello Vincenzo né le 15/5/44 à Savona, Italie

Lors d’une de ces nuits ligures, copieusement arrosée de "Nostralino", je rencontrai Vincenzo Torcello. Nous étions peu nombreux et ce fut le coup de foudre. Depuis je ne sais plus si je dois appeler Vincenzo un ami ou un frère et de plus j’éprouve le sentiment de l’avoir connu de toute éternité. Pastels à quatre mains, écrits divers, portraits, publication ont à tout jamais soudés les doigts de nos deux mains.

* Trouvé Jacques né le 28/6/44 à Caen

Retranché dans la carrière même où il découpait les blocs de pierre qui allaient devenir ses sculptures, ce normand roux, à la fois ermite et nomade, surgit comme d’un désert ou des contes des mille et une nuits, vêtu de sa gandoura blanche. Ce berger de pierres, solitaire par nécessité plutôt que par choix nous a toujours accueilli par son sourire dont la chaleur est inoubliable. Une fois de plus c’est Calice qui nous a permis de connaître ce grand artiste ainsi que Maresa sa merveilleuse épouse. Celle-ci, susceptible de miracles, sut partager et donner tout, même lorsqu’il ne lui restait rien.

Van Dercam Serge né à Copenhague en 1924

Lorsqu’on jette un regard sur le passé, on ne peut que se poser une question à laquelle il est difficile de répondre. Est-ce la plasticité de la jeunesse ou la misère partagée qui cimentent d’ineffaçables amitiés. Tenter de répondre à cette question est une quête du Graal. Que veut dire ne plus se voir ou se perdre de vue. Est-on le jouet de ce qu’on appelle avec résignation : "la vie". Est-ce question de fatigue ou simplement le langage auquel on croit de moins en moins - en quelque sorte un coup de gomme qui n’efface jamais rien complètement. Est-on encore sur terre ou déjà dans les nuages ? Ceci pour dire qu’il m’est impossible de me livrer à un travail de dissection et de parler de certains en les isolant de ce que nous avons vécu ensemble : (Kessels, Vandercam, sa femme Nelly, Maurice Wyckaert, mon frère Henri et tant d’autres) Tous ne sont pas présents mais je n’oublie personne. Ce qui me permet de croire, en généralisant, que les existences sont des nébuleuses de densité faible et de peu de réalité.
Pour se persuader que l’on existe on a recours au subterfuge de croire qu’autrui n’est pas qu’un fantôme investi pour la circonstance d’une réalité noyée dans son incertitude. De plus en plus ignorant de ce que je représente pour autrui, je me sens de moins en moins le droit de parler de quiconque avec un sourire quelque peu forcé, mes jugements étant sans importance, je me laisse engloutir peu à peu dans mon bourbier.
Pourquoi avoir choisi de rédiger des "mémoires" alors que j’ai tout fait pour oublier.
Tendre et violent Van Dercam, ce personnage haut en couleur mérite qu’on en parle plus qu’en quelques lignes et en conséquence je renonce à en faire le portrait. Méprisé par les sots, exploité par les "amis" qui eux se croyaient des génies, cet apparent barbare était habité par une frénésie rare. Photographe d’un talent exceptionnel, lassé par la photographie, sans aucune ambition, par besoin de s’exprimer, il se mit à peindre d’abord puis à sculpter dans le secret le plus total d’une mansarde. Je crois avoir été le seul à partager le secret de ses débuts et l’oeuvre qui figure en cette exposition compte parmi l’une des premières (1953-54 ?)

* Varda Jean

J’ai toujours détesté ce qui me dépaysait au delà d’un certain seuil de tolérance et ce fut le cas dans l’entourage d’un homme que j’ai connu en 1966 à San Francisco, sous des facettes multiples. Grand Seigneur le père Varda ! Nous nous rencontrions chez Claude Reboul, mais aussi à Saussalito sur ces épaves somptueuses où l’herbe répandait une fumée qui ne faisait plus voguer ces navires : la fumée de la drogue. Alan Watts, exclu de ses fonctions de professeur de psychologie à l’université, partageait ce bateau. Il était devenu le grand prêtre des adeptes du LSD. Varda, artiste authentique, a vécu la grande époque du bateau lavoir avec Foujita dont il fut l’ami. Charlemagne d’un nouveau monde, courtisé par d’innocents et enthousiastes éphèbes séduits par son chatoyant appareil vestimentaire.
Son oeuvre fut peut-être mineure mais le personnage était merveilleux, d’une sagesse quasi orientale. De passage en Californie, sa nièce, Agnès, pour laquelle je n’ai jamais eu qu’antipathie, se crut obligée de tourner
un film sur son oncle. J’ignore ce que devinrent les prises de vue. Ma femme en profita pour prendre une série de photos alors que je co-pilotais le yacht de Claude Reboul sur lequel étaient embarquées les caméras. Ce jour-là je faillis devenir un assassin tant je souhaitais jeter par dessus bord tout ce beau monde de cinéastes méprisants. On l’apprendra peut-être un jour, Jean Varda aura été, tout comme Calamme, Pierre Idiart (rédacteur en chef du "Californien" journal français de San Francisco), Claude Reboul, des ambassadeurs dont la France peut être fière.

Welles Florent

Cobra avait besoin de ses prolétaires de service. J’ai toujours détesté les bourgeois qui se donnent bonne conscience en adoptant un pauvre pour se prouver un altruisme absolument inexistant. Florent Welles n’a jamais été dupe. Sa culture de soi-disant prolétaire surplombait, et de loin, cette couche de nuages dont se satisfont des gens dont le savoir n’est que mirage.

Wyckaert Maurice

Il est permis dans la vie de se tromper de cible. Epouser la fille du directeur de la revue Synthèse fut sans doute un calvaire. L’anarchie non agressive de Maurice ne lui permettait pas d’accepter les compromis. Son premier acheteur fut un conducteur de poids lourds. Il restait l’incarnation d’une dignité impressionnante. Avec Wyckaert, la proximité physique était aussi intense que l’étaient les mots échangés. La toile exposée me fut offerte par lui à l’occasion de mon second mariage. De ce somptueux cadeau ne reste Hélas qu’une épave ayant survécu à notre misère et aux caves où elle fut entreposée

* Weinbaum Jean né à Zurich en 1928

né en Suisse, pays impitoyable pour les pauvres surtout lorsqu’ils sont artistes, il s’exila d’abord à Paris où il travaille comme maître verrier. Ayant largué toutes amarres, il débarque un jour chez nous à San Francisco après un tour du monde l’ayant conduit plus particulièrement en Inde et au Japon. Malade et sans ressources, le Comte d’Argencé, conservateur de la Brandage collection au Musée de la Légion d’Honneur, me l’avait envoyé alors qu’il cherchait à vendre quelques objets ramenés des Indes à ce musée d’Art oriental. Une amitié profonde s’établit rapidement entre nous. Je l’aidai à sortir du quartier noir où il avait provisoirement élu domicile et le présentai à la colonie française de San Francisco. Un sursaut de nostalgie le ramena en Europe en 197 où il exposa à la galerie Noumaga en Suisse. Exposition superbe où il ne vendit quasi rien.

Notice :
Ces textes avaient été rédigés en vue d'une exposition collective dont le thème aurait été "Jean Raine et ses amis" que songeait à organiser Jean de Breyne. Trop ambitieux, ce projet ne put se réaliser mais il fut l'occasion pour Jean Raine de rassembler ses souvenirs sur ses nombreux amisainsi que sur les rencontres qui furent importantes pour lui. Il est resté inédit.