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Poèmes de jeunesse (1948)

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JE FAIS NUIT

Je fais nuit
haut comme les astres entre les jambes nues des pétales du soir
volées par la pluie
au hasard des chemins
modulées par la flûte antique pour leur
sœur apparue sans ombre et sans détour

’appuie ma main au gouvernail de mes vaisseaux d’amour
sur la vitre d’écume
et de mer allégée
et son silence traversé d’un cri de cor pour les ondines

Les toits dans la marée se meurent
sursaut sur la couche blanche
pour marquer l’heure
et puis tout penche en le repos pour l’oubli de la vieille semaine et
la ville est ce fantôme en fleur qui se débat
dans son linceul ancien qui couvre la tête
et son songe de dormeur, lointain de sa demeure
qui se rêve penché sur son propre sommeil
veilleuse murmurant sa pâleur distraite
et sa pâleur aux murs blancs de secrètes terreurs

Ce cri rauque de trompette au fond du bar
et ce visage noir qui guette
au sortir du tunnel la note basse
dans la divagation des étoiles lues
et la nostalgie des îles perdues
dans la blessure d’un vapeur

Mais le soleil s’est couché
où ma main ne peut l’atteindre

je le salue et je fais nuit
Harmoire à glace
"Voyez-vous ça"

HARMOIRE A GLACE
(voyez-vous ça)

Homme à coudre toujours tu charrieras l’harmoire.
Chacun de tes soupires est la porte qui s’ouvre
sur un nouveau miroir. Les falaise de Douvres
où la neige est absente emplit les neufs tiroirs

de roc et de capoc et le foetus s’habille
en jouant au tambour un air très 1900.
Saint Joseph n’entend rien, traînant sur ses béquilles
et la vague referme son trou en beuglant.

Petit pervers, coucou. Rentre dans ton tiroir.
crache ta mère au mur, masturbe un salsifis
mets le jus en bouteille avec un entonnoir
Ils referment ma porte avec bruit, donc je suis.

CHÈRE POMPE

Ecballium, c’est à toi que je pense, sans te connaître, pour ta grande explosion sourde ; lorsqu’il me reste des choses à vaincre et que mes muscles deviennent des fibres végétales ; lorsque mes pieds s’enfoncent dans le sol et sucent l’eau qui stagne dans la terre (chère pompe !), l’eau d’une vaisselle cosmique. Superbe cucurbitacée ! Lorsque des feuilles se mettent à pousser de toute part sur mes branches, ma déchéance est assez grande pour me voir épargné le désastre hivernal. J’installe alors sur la terre de bois tendre une scierie mécanique qui me débite en planches. Métamorphose en avion, je pars alors à ta recherche, pour te substituer à ma tête au plus vite, et périr dans ta conflagration gigantesquement verte et les effluves de tes ovaires.

Chère pompe ! J’ai dans les jambes un accordéon et des indiens qui dansent.

Mon néant qui m’appelle par le nom que je porte viens chanter la hanche
sans te fâcher que j’aime en toi
la graine en mon stérile et le gré de beauté
la fleur qu’en ma bouche t’empêcha de parler

DÉCOCTION DU SEIN DANS L’ACIDE
"par rapport à ce que nous appelons couches primaires"

Mon petit néant, c’est toi que j’appelle, viens chanter sur la branche. Ne te fâche pas. Ce que j’aime en toi, c’est le grain de beauté qui fleurit sur ta lèvre et t’empêche de me parler jamais. Pèle avec moi la forêt et délivre-la de sa peau ingrate cachant son noyau vierge.
Je veux revivre grâce à toi dans quelque géranium mal planté, mal bu par l’air, mal digéré par l’oeuf, mal pondu par le tigre, mal gobé par le grand singe dont la queue capture à l’instant un poulet. Viens, allons boire ensemble du vermouth, viens donc, allons boire, mais viens donc.

NÉBULEUSE

Un bras chevauche dans l’azur crépu
ses gestes alanguis et vaste.
Cheveux mêlés aux fils du vent qui tourne
avec un pied dans la clarté du jour qui se lève
et le repos sur les autels des jours perdus.
(la machine est trop compliquée pour que j’en dise davantage)
et un petit remords
deux petits remords
tous les petits remords
comme de sages petites filles et des aiguilles
plantées dans leurs cheveux de communiantes recueillies
Décidément Notre seigneur a ce soir
les yeux vagues d’un danseur !

VERS LIBRES

Constipé, tu pues et pètes
sois moins bruyant
As-tu la foi ?
tu es sauvé
le ciel nous a donné sa loi
et le monde est le suppositoire
que chaque soir dieu se fout dans le cul

ENTRE-NOUS

Jamais je ne me lasserai
de danser en fredonnant sur un air espagnol

"Il n’y a pas eu de prophète
puisqu’on n’a point parlé de moi
Ollé !"

A SUIVRE

Dans une forêt tissée à la main, après la chute du soleil. Rires intermittents des pieuvres vertes.
Sept hommes en habit déambulent avec un sourire qui en dit long. Défilé des atouts. Pas de piste, certes non. Pas de trace mais seulement mille façons d’être heureux. Couché, la tête sur une marguerite et un hanneton sur le nez ; la tête sur une prune verte, tout en haut de la tige, une jonquille, du muguet, de la mousse, une ortie et enfin sur le nombril une araignée.
La mer profite d’une panne d’électricité pour recouvrir le paysage.
On se sent partout chez soi.

EN FORME DE ROMANCE
"Lui et Elle"

I
Lui- J’ai dans la main des graines d’oiseau et je les donne au silence pour qu’il cesse de chanter
Ne faites pas de mal aux oiseaux qui meurent

Elle - Je m’admets par grandeur d’âme. Je m’autorise à manger à ma table. Hélas, donner aux pauvres c’est encore trafiquer...
Lui - La fumée a fui la cheminée. Et un cheveu
Elle - Du pain seulement du pain
Lui - Trempe ton pain dans ta chaise.
Elle - Trempe-le toi-même.
Lui - Je digère mal. Adieu
Elle - Motus, que le dernier ferme la bouche
Lui - Par ici, les vivants.

II
décors : et cependant des voix.

- Pitié seigneur, pitié pour les potences
- vous pensiez ? Donc vous fûtes !
- De mon coeur à ton coeur, il y a ce clocher qui brille
- Ne brisez pas ses seins, ils sont à vendre. Son front fait au lait, ses yeux tiennent leurs bougies droites. Pas de vent. Complet.
- Mais...
- J’ai dit.
- Rallumer son soleil à sa lanterne

III
Décors : en dedans, lui et elle, au hasard.

Avec un peu de bois, on fait des choses étonnantes.
On brûle les hérétiques, on construit des cases, des roues de charrette, des machines à coudre, adjoignant le fer. Excusez du peu. On fait du feu.

Elle - du sel sur la queue
Lui - au hasard de nos plumes.
Elle - L’oeil à facettes bout dans le potage à bras.
Lui - C’est donc fait à la main ?
Elle - entièrement mon cher, et cousu de fil blanc.
Lui - J’en prends deux ailes. Versez-les dans mon ventre.
Elle - Le temps d’aller chercher mon tricot.

IV
Décors : cela filait bon train depuis des mois. On pélerinait de garage en garage, un pneu et un chambre à air à la main.

Elle - Comme vous y allez jeune homme.
Lui - Oh vous savez...
Elle - Je sais, la route est longue..
Lui - C’était comme si c’était hier.
Elle - C’est comme si c’était demain.

ESSAI DE SIMULATION D’UN BONBON FONDANT DANS LA BOUCHE

Le vieillard
Ainsi que pour d’autres raisons je serai toujours un petit enfant qui nage.

Un jeune homme (il entre)
Je ne me souviens pas. Tout est si loin, si épars... Se le demande quand même. Ai-je jamais été un cheval au bord de la mer, mes sabots ont-ils un jour crevé le drap du sable humide...

Le vieillard
Petit, entre dans ma grotte et tu te souviendras... Les feuilles entremêlées des plantes aquatiques couvriront ton visage... Tu deviendras roseau dans la grande forêt.

Le jeune homme : (il erre en aveugle une main tendue)
Pourquoi m’aveuglez-vous, pourquoi me crever les yeux ?

(trois danseuses noires en tutus roses, de vrais bonbons, défilent en se dandinant lascivement.

Oh, mais je les sens, je les renifle, patriarche... Au diable ! Je n’en espérais pas tant d’un coup. (Il poursuit les danseuses qui disparaissent sans se retourner)
Prenez ma main
Prenez mes mains dans l’air
Jouez avec l’air chaud, l’air humide, l’air en sueur, l’air liquide, l’air glacé qui me gerce les lèvres.
Je ne veux pas mourir de froid, mais avoir toujours chaud et frissonner de chaleur chaque fois que je touche autre chose que moi.

Le vieillard
tu ferais mieux de rentrer chez tes parents, petit.

Le jeune homme
Ce ne sont pas des béquille que je veux !
C’est marcher à quatre pattes
(il se met à quatre pattes)
C’est jouer sur le tapis
Faire rouler les billes, voir où elles s’arrêtent et dresser mon camp à cet endroit
Et puis avoir un petit frère, plus petit que moi...
(silence, se relevant brusquement)
Et je veux surtout qu’on me foute la paix. Ne croyez pas m’avoir avec vos balivernes. ça ne prend pas

(au vieillard qui avait reculé puis avancé)
Toi le vieux fous le camp

(il le menace, et le vieux décampe)

Qu’on me foute la paix une fois pour toutes, c’est compris !

(il s’assied sur une souche d’arbre, sort une bouteille et commence à se soûler)

Ils veulent que je travaille dans leurs bagnes et leurs prisons de bureaucrates ? Dans mon pays, on joue... Mais, on ne va pas se laisser faire bien sûr...

(Il siffle dans ses doigts, personne ne vient)

Holà ! ... sont sourds, tant pis...
Ah mais ça, y se foutent le doigt dans ce que je pense... Et je dis ça poliment.

Et qu’est-ce qu’on vous propose, ou est le parangon ? Là... (Il désigne le vide) Monsieur (il salue) et Madame (il salue encore) Ainsi Madame est venue chercher Monsieur à la sortie du bureau. Donc, quand Monsieur en assez de se coucher sur de l’or, Monsieur se couche sur sa femme... Et quand Monsieur en a assez de sa femme, Monsieur va au bordel, et même, il change de bordel de temps en temps.

Ne partez pas... Ah, ça vous emmerde hein que je boive dans la rue, ça ne se fait pas ! Eh bien moi, je bois partout, pour essayer de vous oublier et tout ce qui émane de vous et tout ce que vous voulez me foutre dans la tête. Passez Monsieur, passez, moi, je n’ai pas pitié des pauvres, c’est dégradant pour eux... Moi y a des gens que j’aime... Et y en a que je déteste... Mais y a des gens que j’aime... Et alors je peux dire que je les aime bien... C’est avec eux que j’ai envie de jouer et de courir à quatre pattes sur le tapis, c’est avec eux que je veux partager mes bonbons roses

(Il s’écroule à demi, le vieux s’approche)

T’as pas un bonbon rose ?

Le vieillard
Tu veux un bonbon rose.

Le jeune homme
Un seulement... Et je te donne les autres.

Le vieillard le relevant
Viens, tu vas être sage et me faire plaisir. Ma brouette est dans la forêt. Je suis vieux, vas la chercher et t’auras quarante sous pour t’acheter tout un paquet de bonbons.

Le jeune homme
T’es chic (il sort)

Le vieillard
Le fond n’est pas mauvais, il suffit de savoir s’y prendre et mettre un peu d’eau dans son vin.

Le jeune homme (revenant brusquement)
Parfait ! Tiens salaud, en voila. (Il l’envoie ad patres)

Rideau

ODE À LA MACHINE À FABRIQUER L’OEUF

I

Je l’imagine solide et robuste, redoutable
jeune veuve vêtue de noir comme il se doit
avec par ci par là,
des manivelles et des leviers
en fer

Il entrera peu de bois dans sa composition
peu de plâtre et pas trop d ’H2O
peu de mastic, peu de couleur ?

On la mettra dans un hangar
avec de l’huile à volonté
coulant des gorges d’entonnoirs
sur les boulons et engrenages

car il y aura de gros boulons
pour maintenir la position
verticale
droite
abstraite et concrète à la fois
quel résultat !

II

Lorsque tout sera prêt
on fera venir les écoles
Il y aura distribution
de prospectus où on lira de beaux poèmes
du poète Jean Raine
qui crût dur comme fer à l’ovobiologie

III

On usera de la machine avec circonspection
et beaucoup de prudence
pour ne pas uriner trop d’albumine
et mécaniquement
les oeufs
à la sortie
seront mis en paniers par ascenseurs
et tapis roulant
Il faut le confesser
tout ceci coûte beaucoup d’argent
et de peine.

C’est le grand coup
Dans leur coque calcaire et pleine
de mystère
mûriront
les rejetons
de la machine
grâce au radiateur à gaz
que le gouvernement mettra à la disposition
de l’entreprise
Chaque fois qu’un oeuf éclot et qu’un enfant en sort
il est emmené
nourri et élevé au pensionnat
et les meilleurs candidats
triés sur le volet
seront admis à graisser la machine
pour que ça continue !

AVANT D’ÊTRE MATELOT, IL FAUT ÊTRE CAPITAINE

I
Soyons pompiers. Le temps des incendies est proche. Je souhaite que cela commence comme la vie qu’on a imaginée, il y a longtemps, par un coup de griffe et le sourire sanglant de la chair déchirée. Mais aussi loin que l’imagination nous emporte, les mécaniques s’accouplent, trains, bateaux et avions, reliés par des cordes, lourdes machines définies par des chiffres égaux à notre déraison. Déjà les ailes ne sont plus que les plumes ornant des chapeaux à la dérive sur l’immense océan ; les chapeaux, des haillons ; des crocs de fer à détruire les installations sous-marines.

Je ne suis pas un bâtisseur, du moins lorsque j’interroge les profondeurs, et si loin que je recule, l’imagination mécanique se défait sur l’appareil de plus simples éléments. Les châteaux tombent en ruine. Les incendies s’allument, les injures se lavent dans le sang. Des poils hideux recouvrent les visages. On se salue un couteau entre les dents. Ca va bien ? C’est bien ça Monsieur. Il fait beau ce matin. L’herbe disparaît des plaines régaliennes sous le trot des coursiers noirs d’écume. Les chevaux noirs deviennent le vent. Il reste à chaque étape de la poussière en forme de temple, de colonne et de statue équestre.

Mais bien sûr ! Deucalion et Pyrrha avaient déjà arraché leur coeur de leur poitrine et les avaient jetés derrière eux. Les pierres avaient bien proliféré cette année. Pensez donc ! Les os de la grand mère. Pas mal pour un début.

Mais enfin, ils ont aussi lancé leur coeur en l’air. Certains ont vu tomber des alouettes - sorte de pierres - et d’autres ont vu voler des aigles.

II
Mon propos est maintenant un apologue. Cet apologue est né d’un réverbère. Je suis ce réverbère.
Reptile
Oiseau
Aile
Santé
Bec et papillon
Cela se passait non loin d’une flaque d’eau... Il pleuvait sur la toile cirée noire de mon chapeau de pêcheur débutant. Un gros crabe s’entretenait au bord de l’eau avec un agent de police. Vous le dirais-je ? Trente cinq ans, casque blanc et moustache angulaire. Et le crabe disait : "Il a été méchant, il a pincé son frère".
Mais non, c’était le crabe avec sa pince à sang.
Style : la bonne mère.
Non loin, sur une façade, au bout de sa potence brille un réverbère. Il remue les oreilles et s’apprête à parler mais l’agent l’interrompt. Alors les rues tombent les unes sur les autres à bras raccourcis. On les poursuit, on les rattrape, on les mâche, on les fume, on les écrase en autobus avec collisions tous les cinquante mètres. Ah non suffit ! Faites donc attention ! Défense de s’afficher (loi connue). Défense de pisser sauf permis au pieds des réverbères.

III
Une certaine lenteur est ma seule espérance alors que le temps fuit. Mais du temps, des saisons, il reste de la neige, du vent, des nuages nuancés de chacune d’elles. Il reste tout cela à hanter, qui a dévoré mes années, comme un mille pattes qui n’a plus besoin d’aller vite et résolument, la panse au soleil se fait dorer. Chaque patte est un cheveu et leur somme revêt un cadavre du crâne au doigt de pied.
Cicéron
"soigner sa digestion"
Un mort. Un ventre creux. Un orteil agitant, au bord du crépuscule en forme de vase grec, un ongle incarné qui lui fait par le nez et l’oeil, et la canine, pousser un gémissement trouble ainsi qu’un bouillon abondamment épicé. Un ventre creux de vers grouillant comme lave qu’une tempête fait déraisonner sans espoir. Tout encore le fait frémir, mais sa mort est déjà consommée. Les vers, seuls, mangent encore et agitent sa chair. Il rumine enfin un regard, échappé furtivement de ses closes paupières, un regard de trépané qui heureusement est forcé de l’ignorer.

DIX ANNÉES

Là bas,
sous les cocotiers, les singes, après une nuit de sommeil, ouvrent des yeux mourants sur le jour qui s’éclaire. Dix années, dix années de ma vie pour dormir une nuit de singe.

OXYGÈNE

Je veux rêver la chair pour fuir le piège
et je me trouve à voix portant
de la terre vidée de son sens primitif
je retrouve la grandeur d’un support
de cheveux plantés dans l’air
et les couches élastiques de lumière
et de soleil cristallisé sur chaque atome

et je porte le monde à pieds tendus vers son centre
revêtant la neige lumineuse
les haillons du ciel et les étoiles
et ses cathédrales de silence constellé d’or

du faux et du vrai mélangé

PHYSIQUE

Un violon qu’on brise est un crâne qu’on casse,
l’unité d’un corps double ou un simple baiser, un baiser,
divisé dont le contour s’efface
et meurt en deux moitiés sur un verre étoilé

Cinq cordes aux cinq couleurs. Sous l’archet violet
chante un coeur indigo pareil au tournesol
sur sa tige ployante et sa blancheur de lait
tourne au lait de lavande en virant comme un fol.

O disque de Newton ! Tu deviens la lumière
A peine une ombre encor descend à nos genoux,
un reflet maléfique aux formes familières
qu’un minéral obscur a dardé contre nous.

Pour la nuit qui descend, dans l’urne en mouvement,
j’ai mêlés des soupirs de nos bouches unies
j’ai sondé avec eux l’infini firmament
de nos coeurs qui sans cesse au ciel se multiplient

L’océan que j’invoque est vaincu pour toujours
Entre dans le miroir. J’en fais de la fumée
de toutes les couleurs et de moites buées...
Sois ma Pythie ailée et délire d’amour.

Abandonne à l’enfer les deux mondes étanches,
les marais souterrains dont nous sommes sorties ;
revois le magicien et ses grandes mains blanches
dessinant nos regards sur la vitre des nuits

Si haut dans l’ère astrale, une telle alchimie
a cependant laissé un triste résidu
deux violons brisés et deux crânes fendus
évoquant un passé que notre futur nie.

Nous retrouvons alors nos propres densités
ainsi désenlacés nous tombons en matière
et remuons soudant un monde de poussières
suscitant à nouveau l’initiale unité.

SONNET

Tes yeux sont les remparts d’une ville détruite
et baignant dans le sang, sont deux fantômes blancs
de notre amour. Laissez venir les revenants
au manoir et danser la ronde de la fuite

dans le miroir des yeux dormants. Et la douceur
de la neige et du vent qui hantent les couloirs...
Mon ciel est entre le silence et le vol noir
de tes cils, tes mains les oiseaux étrangleurs,
des monstres cachés dans la gemme hivernale
Si dans l’humide nuit l’acide de tes larmes
ternit le dur éclat du métal de nos armes

C’est pour vaincre un démon. Tes yeux ont de fatal
les ancêtres muets qui mêlent leurs regards
à ceux de ton enfance et leur sang de têtards

DISCOURS SUR LA MÉTHODE

In illo tempore
il n’y avait pas de femme préfabriquée
il fallait la construire de toute pièce
vous parlez d’un boulot
de là la monogamie
soit dit entre parenthèse
Heureusement, c’est connu
la femme est parfois une maison
Saint Joseph le savait, qui était charpentier
Il a pendu la crémaillère
et le petit Jésus est né.

INTIMITÉ

Chaque fois que je prends un bain
rien à faire
je fais naufrage
je ne flotte pas
l’eau m’aspire
j’y rejoins mon image
et j’appelle
au secours au secours au secours au secours

Notice :
Seuls très peu de ces poèmes écrits de 1943 à 1948 ont été repris dans le recueil paru en 1994 aux éditions de la Différence.