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Poèmes (1979)

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LA PORTE GRINCE

l’escalier te vomit dans un cri de saxo
puisque tu es venue rechercher tes affaires
le lit la salière
mon rasoir entraîné à raser tes sous-bras
et le morceau de ciel que tu prends pour du linge
prends donc n’oublie pas la corde à laquelle il pend
prends surtout la fenêtre la radio pour savoir si le temps sera beau

et s’il allait pleuvoir prends aussi la gouttière
prends à tour de bras
prends le jour le matin
par sa queue prends le chat

prends tout ce qui te rappelle
un souvenir ému prends ce qu’on abandonne
et dont on ne se déprend pas

BORDS DE SAÔNE

Des arbres entendus tombent les feuilles mortes
mourir pour écouter
le chant de ma bouilloire
ses vapeurs de ciel gris encrassé de calcaire
dont aucune spirale n’arrive à t’enlacer
il faut lorsque je broute
l’ombre d’un corps perdu au hasard de tes pas
éperdument tranquilles
tranquilles et suspendus à des fumées lointaines
une usine approche de la rivières en crue
l’amour perd de son prix dans l’herbe qui se noie
la paroisse perd sa berge elle aussi désolée
corbeau désoutanné
le curé s’interroge au seuil de son église
sans ombre de fidèles
mais le missel soudé à jamais sous son bras

SIMPLE POÈME

un cri télégraphique
embrase l’hirondelle d’un printemps déployé
cénotaphe d’un mot
seul mot qui soit à dire
je ne suis pas à consoler
pas même à perdre pas même à oublier
je suis comme le vent et tout comme la tombe
si tendre et si bizarre
si ému d’être aimé

IL EN FUT

Le vent dans ma chanson déchaine un cri sauvage
on se trompe souvent de chemise en naissant
un jour quand même l’amour est ainsi fait
le coeur en sa maison prend parti des orages
la chemise finit de perdre ses boutons
et l’on voit tout d’en bas
pauvre de tout bagage
aussi nu qu’un caillou amoureux d’un glaçon

LES PRÉSIDENTES

la mort que je te souhaite
est faite
de beaucoup de vies
tu seras ma veuve tu survivras
à mon envie de t’enterrer entre mes bras

CE RIRE N’EST PAS UNE PIPE

Plich plach
troum boum
il est sonore mon amour
il me fuit tant il m’aime
Scutenaire en rit
mais Magritte vivant ce rire l’eut compromis
par son trombone même

SEMAINE ANGLAISE

Il fallut bien six jours pour faire du bel ouvrage
dépêchons dépêchons car le thé est servi
en rien la bicyclette ne prélude aux orages
la roue est hors circuit
peste soit de l’échelle
trop pressé d’en finir
mon dieu fâcheux oubli
j’invente le vertige
et vous si haut perché
mon père en paradis
vous vous êtes coincé
descendez la ficelle que l’on morde à l’hameçon
seul espoir des gens pieux portant froc
et caleçon
triste et lent comme un funiculaire

Notice :
Textes repris lors de l'édition de l'"Oeuvre poétique" aux Editions de la Différence, Paris, 1994.