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Perspectives mineures sur l’art poétique (1981)

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Avertissement
Simple en mes moyens, nul profil et nulle face. Plus aucun rêve aucun espoir qui promette la saveur d’un souvenir ! des débris, des déchets, des épaves... Rien que réminiscences, en deçà des simples guérisons. Je serai prêt à prendre des décisions sans appel, inexorablement arbitraires.

Situation Verticale
Il ne suffit ni de peindre ni d’écrire ni de formuler des simulacres de pensée. Il faut - au sens arbitral - malaxer les substances hétérogènes dont nous sommes enflés, malgré la faiblesse de la cinquième vertèbre et la caducité de notre musculature abdominale qui prédestine à l’hernie. Un défi : marchons à quatre pattes sans trop en souffrir. (Débandons nos faiblesses, chaussons notre inconfort).

Discours sur l’incohérence
Le fil est ténu et si l’on pouvait, dans le "discours" situer la rupture de pensée, apparaîtraient une masse de variables ; un seuil de connaissance, dans sa frange incertaine ; une multitude de manières de penser problématiques et d’interprétations. Les greffes de moelle ne sont pas encore acquises.

A tous prix littéraire
Qu’est ce qu’un livre ? Un texte qui la boucle. Moins qu’une phrase et cependant plus qu’un mot. Des ponctuations ; des lettres en italique. Un N.R.F. en rouge sur une couverture grand format. Mon maître, mon moi, mes divagations, mes dés et avant tout mon coup.

Continuité surréaliste
Cherche prothèse pour doubler la vitesse d’un coup de dent débile. Mon estomac réclame des vengeances de feu. Je déchire la nuit d’un signal qui déclenche le casse, un vol de bijoux prétentieux. La richesse est ailleurs, en mage de sueurs.

Opération Drake
Pour être du dernier bateau, les critiques et les intellectuels avertis, comme les mauvais amiraux, ont une fâcheuse tendance à saborder et couler le reste de la flotte.

Cirque
Mes poètes pataugent. Infirmes dans le deuil et tous handicapés, nous quêtons des lueurs qui font d’énormes flaques. Passer du cri au mot est funeste aventure. Lamartine acceptait de pleurer un échec. Les lacs sont à présent surgelés, conçus pour des exhibitions de singes et d’animaux qui témoignent contre ventres et marées. Sans patins, être pitre à Moscou.

Je n’ai plus le temps de plaire, il me faut auparavant vidanger mon cerveau.

Euphorie
Il y a la joie ma jolie ; qu’y puis-je si elle est triste.
On y verra un tic. Je dois me résoudre : voir apparaître le verbe aimer à chaque tournant des poèmes. Les lieux communs me donnent la force d’écrire et de vivre. Je cherche à sonder. Le quotidien a remplacé la rime. A cette dernière, j’ai cru autrefois. J’ai brûlé la plupart des poèmes dont les sonorités m’avaient mis sur la piste. Le peu d’entre eux que j’aurais voulu conserver m’a été dérobé. Je suis presque tenté de croire en dieu ou au diable. Aujourd’hui, je crois à la banalité, aux épilogues, mes poèmes sont classiques. Je n’ai rien à publier que mes doutes. Je regarde mes mains lourdes d’un trésor de moins en moins visible. Que viendrai-je révéler

Dérive stérile
Des douzaines d’oeufs durs font un écart sanglant sur le zinc où ne pointe nulle progéniture. Les poules font l’amour avec Ali Baba. Affaire de caverne, de trésors inutiles, d’irrévérences envers l’Amirauté... Nous, marins, nous savons qu’un pied qu’on met à terre est un pied condamné à de pervers émois ; passibles de la corde, nous regagnons le bord et l’on repart toujours vers des points incertains où les vagues font loi. Nous branlons nos désirs privés de tous rivages.
Continence obstinée, je vois à l’horizon scintiller une goutte de plaisir, la glaire de la loi, par l’ouvrage d’une faune gluante.

La mort dans l’âme je vais vers mon plaisir.

Je n’ai pas d’esthétique précise mais une éthique qui donne prise sur tout ce qui paraît être une création.

Ce n’est pas au nom de la merde que nous chions qu’il faut réclamer la mort des autres.

L’artiste ne renvoie d’image que celle de sa fondamentale et équivoque ambiguïté...

Désastre
Approche ô la mémoire
de l’imparfait oubli
mon remord est tardif
d’avoir accumulé des
désirs hors les normes
rien sinon l’appétit
des filtres et des poisons
de l’éponge
le crâne est la prison
de l’éponge que nous sommes
compression de matière
dans des périphéries
la matière est obscure
nous vivons les clartés
semant dans notre histoire
les remous satisfaits
alors qu’un rêve défonce
les poètes d’une nuit
simulent la tache noire
sur nos draps maculés
lorsque l’hiver survient
sur d’épais édredons

Flash
Scénario identique
perte d’identité
suicide de la baleine le soir dans l’atelier
le doute envahit les recoins
où l’on se réfugie
les jours scotomisés
les jours sans queue ni tête
foraines sont mes fêtes débiles
et les nuits et les nuits et les nuits
sont une seule fenêtre
en surplomb sur le vide
je gomme ceux que j’aime
j’oublie les rendez-vous
je prouve l’inexistence par la photographie
voile sur un cliché
je ne suis pas aimable et adore être aimé
mon temps est révolu
j’envoie tout à la casse
malhabile je creuse un trou
où l’on puisse passer et retrouver des traces

Croissance économique
Loi martiale à charge du poète
consommer un désastre
cinq voyelles ont sombré
dans l’océan des sons
la terre est fugitive
consonnes absolues
des fenêtres aveugles
hypothèquent les mots
me sachant condamné
je crois plus que
jamais aux cris les plus vulgaires
combat de durillons
une virgule suffit
signe paralysé
nous apprenons par coeur
les sons inimitables