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Oeil creux sur la Turquie (1970)

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Aux bords de la mer de Marmara et aux bords du Bosphore, j’ai vu des tireurs à la carabine appuyer le canon de leur fusil sur la tempe de la cible. Aux bords de la mer Egée, j’ai vu des îles flottantes d’Amérique prospère flotter sur l’océan des pauvretés.

J’ai vu aussi des tigres dont les gens, en général, sont pauvres ; des tiges de couleur de tige et comme inexistants.

L’Asie ne diffère de l’Europe que par d’imperceptibles et de futiles nuance.

Visage voilé vaut mieux que nu.

Si l’on mettait à nu le visage de l’Asie, une lèpre atroce s’ensuivrait. J’ai vu des bourgeoises d’Ankara aux dents en or, se prélasser socialistement à Izmir.

O moules du Bosphore, que m’avez vous fait pour que je vous aime tant !

J’aime au thé brûlant, rouler amicalement ceux qui se font l’illusion de m’avoir.

J’emporte malgré eux le plus précieux de ce qu’ils ignorent.

En noir, je regarde ce que le soleil aveuglant donne à voir : une baie qui n’a ni le charme d’Honfleur et des pauvres qui n’ont que l’excuse de cirer les chaussures.

La Turquie tourne le dos à la mer Egée. Elle marmare, courant perdu. Ephèse est exilée. Au paon, on a arraché quelques plumes au cul.

Le Turc, Hélas ! Ne comprend pas l’arabe. Il offre en rang d’oignons ses fesses en prières et s’ingénie ardemment, en direction de la Mecque, d’orienter son pénis, peu soucieux de l’arrière.

La Grèce souffre encore sous l’empire ottoman.

Que de diadèmes, d’artifices, d’aigrettes, de turbans, de boîtes à thé et autres miettes n’ont d’attrait qu’aux yeux de ceux pour qui dieu est l’argent.

Istanbul est une oasis de pureté dans une belle et incroyable merde. Ici les lapins font des chats.

O les dieux, quelles couilles impuissantes, quel appétit de mort, de castration, quelle misérable consolation des désirs inconsolables !

Le regret n’est autre que l’espoir qui projette de l’ombre dans un avenir où l’on ne trouve que le passé.

Te voir nue pour t’aimer quelque part ou ailleurs.

La taillade n’a que Jean comme fantôme.

Dès que les hommes ont une idée sur la femme, elles crient au viol et lorsqu’on n’en a pas, elles se sentent incomprises (voir d’Annunzio).

Ephèse reçut un jour la visite du pauvre Alexandre qui ne reconnut pas la ville de son père.

De quelle colline assez basse d’Ephèse, malgré Luc et Jean, la Vierge a-t-elle assomptionné ?

Deux maisons me plaisent. Celles qui ne sont ni de l’un ni de l’autre côté.

Aux côtés de Dieu doivent espérer mille damnés.

J’aime mon ombre plus que l’irréalité du fantôme qui la projette. L’illusion fait réalité plus que la projection dans un monde où l’artifice est songe. Adam, après l’ablation de la côte, ne s’est jamais réveillé de l’anesthésie qui fut l’acte d’humanité d’un dieu incompétent. De la médecine pour pauvre en quelque sorte.

Noir est le vol
et plane en quelqu’envol
une ou deux palmes aux fruits par trop amers
mais au ciel de vipères
que de grèves accomplies
par le pénis noyé dans l’océan
des bières et des vins
tempérés et des fièvres
au loin un viol
un bain
un litre d’azur
un bock de lèvres
une porcelaine peut-être de Sèvres
un amour qui s’éteint

Je me sens heureux quand je me sens mourir pas trop fort, quand je sens expirer autour de moi l’appétit de santé d’un monde qui ne peut et ne demande, sans y pouvoir, qu’à mourir, quand la mort pas trop prompte me donne la plénitude de penser en presque, oui, ô presque de la voir. L’angoisse de la mort n’est que le reflet de la panique des autres. On ne meurt autrement que pour quelqu’un, ceux principalement dont on a souhaité ardemment le trépas. Ceux qui s’aiment tout simplement se quittent.

Les jours qui font souvenir ceux que l’on digère sans que l’on se souvienne de l’instant où l’on s’attable. Terreur d’acte commis dans l’inconsciente certitude sans lendemain.

Celui qui survit au bonheur de vivre un acte dans sa plénitude se prépare le tourment de douter qu’à ce moment l’on fut soi.

Qu’Héraclite une fois de plus me fasse souffrir le désenchantement hargneux de sa vie, une inconscience que Socrate viendra dissiper.

Tu es belle comme on thermomètre. Ton mercure monte en capillaire dans l’âme que je voudrais ne pas voir si froide. Puis passe la vague d’une mer presque noire.

Je te demande. Ta réponse est comme quelqu’écho d’un désespoir qui fléchit dans le vent. O Marmara. Et ces enfants qui couraient le long du train, chantant, jouant du violon comme des virtuoses et avidement du tambourin. Que je mendie l’aumône ! Que Dieu emprunte le rail pour aller d’Istanbul à Ismir mais non comme le touriste qui recherche son sud s’en allant s’encanailler au caravansérail de Kusadasi.

Un luxe : quand je me sens l’âme un peu sale, je prends un bain, je me lave la Turquie.

On crée, (on crie) malgré et contre les meilleurs et on s’identifie aux pires. O Attaturk !