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Notes en creux pour une vague (1969)

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Mon oeuvre picturale apparaîtra sans doute comme une tératologie complaisante à l’horreur, mais entre autres significations complexes qu’elle revêt, dans le dynamisme créateur de mon expression poétique, elle est sur un plan mythique, une tentative de retrouver l’homme en germe dans une originelle animalité. La sensibilité de Christiane Rochefort lui a permis de ne pas s’y tromper lorsqu’elle écrit : "non, Jean Raine n’est pas cruel". Chercher à découvrir le sourire sous la grimace, la parole dans le cri, fût-ce au prix d’une régression douloureuse mais nécessaire, pour en vivre et en concrétiser ce que je sais bien sûr n’être qu’un simulacre, un reflet dans le miroir que je propose sans espérer que d’autres s’y puissent reconnaître jamais.

Pour l’instant, alors que l’état de ma personne m’impose un repos auquel je ne consens qu’avec angoisse, émergent deux personnages dans la multitude des êtres que nous sommes : le guerrier qu’un amour ténébreux pour la mort confirme dans la vocation de son métier et l’homme tranquille pour qui l’amour d’un enfant et d’une femme ont plus de prix que la lutte créatrice avec et contre soi-même. Il faut pourtant trouver les termes moyens d’un dialogue qui ne soient, autant que possible, ni un tragique ni un dérisoire malentendu. Une forme de conflit acceptable et féconde.

Souffrir n’est rien. Le pire est d’avoir à maquiller sa souffrance et à en dissimuler l’expression dans ses conséquences les plus pénibles pour autrui. Mais si l’on pouvait être au moins toléré par ceux qu’on aime sans avoir à jouer une lamentable comédie !

Chaque fois que je mets à peindre, je me lance avec frénésie dans ce qu’on appelle une série, comme si, de tableau en tableau, se développait une chaîne qui devait être un cycle complet symboliser toute une vie, faire "oeuvre" à chaque fois. A chaque toile, je me demande si ce ne sera pas la dernière. En fait, elle l’est. J’en commence une autre pour ressusciter. La série achevée, hors d’haleine, le purgatoire, la dépression de la post-parturiente, la mise hors de combat... L’hôpital.

Face à la mort les rats
une porte qui grince
un sommier qui gémit
sur l’onde qui dérive
en décrivant un cercle de plus en plus étroit
Combien dans ce lit cage y sont morts avant moi
guettant l’ultime adieu
sans qu’une ride bouge
un pied sur l’autre rive ombombrée par ton corps
encore nu à flanc des collines profondes
un creux dans le regard qui plonge dans la tombe
et déjà s’y enfouit sans qu’aucun désir gronde
je m’entends miauler dans la nuit du silence
ou vient de retentir pourtant le cri d’un chat