Cher Hubert,
Notre amitié fut d’une qualité exceptionnelle. Figure-toi que le 24 janvier de cette année fut le jour de mon anniversaire. Ma femme et moi célébrions seuls cet anniversaire qui ne nous rajeunit guère lorsque grâce à la télévision a surgi un de mes amis les plus chers : toi. Tu parlais de Victor Hugo, ce curieux personnage qui cependant n’a jamais réussi à me dérouter du chemin labouré par Rimbaud. Ce n’est pas sans regrets. Mon carrosse reste adapté à des routes antiques et cahotiques tandis que les autoroutes que l’on construit aujourd’hui me font apparaître la mort banale à chaque tour de roue. Confirme-moi si tu ressens comme moi que nous sommes devenus anachroniques...
Ton arrivée au Lycée Adolphe Max, nos rencontres avenue Herbert Hoover, ce périple dons les Ardennes qui nous a menés (souviens-toi le temps était infect) chez ta grand-mère à Athus. Te souviens-tu de son merveilleux fromage de chèvre et des maux de pieds que nous avions du mal à supporter ? Souviens-toi de notre communion profonde dans la poésie où souvent nous divergions grâce et contre le surréalisme ; souviens-toi du nombre de kilos de tabac cramé pic au bec lorsque nous préparions ce foutu jury central ; souviens-toi encore aussi de ta première épouse, des promenades au parc Josaphat où je traînais mes pas dans le sillage des vôtres, le coeur lourd de ma peine... Que dire de plus pour évoquer ce que fut notre existence ?
Le passé est le passé. J’ai bifurqué pour échapper, s’il se peut à la décadence et à la médiocrité. Je fais encore parfois du cinéma mais surtout de la peinture, cinéma de semi-aveugle et peinture qui se refuse à être une résignation, en tous cas surtout pas un refuge. J’ai décidé de m’épuiser à m’épuiser à l’inverse d’un Henri Michaud qui séduit.
Il est possible que je déforme quelque peu la pensée de Montesquieu, mais je crois me souvenir qu’il ait dit : on ne peut donner plus à un homme qu’on ne peut donner à soi-même. Peut-on espérer mieux dans les relations humaines ?
Cher Hubert, tu ne connais pas ma peinture qui se met à séduire beaucoup de gens. Les succès se succèdent mais la fatigue s’accroît et le gigantisme de mes oeuvres devient un obstacle à la diffusion des plus importantes d’entre elles et à leur transport. Aurais-tu dans tes projets un espace qui te permette d’envisager de passer par Rochetaillée et de voir ce que Paul Eluard proposait de "donner à voir". Donner est sans doute une utopie mais, à voir, une aventure plus périlleuse. Nos philosophes classiques de Hobbes à Condillac aux misérables encyclopédistes de notre époque, je souhaiterais échapper aux pièges de leur système...
Je t’embrasse et espère te revoir bientôt pour réactualiser un passé ineffaçable.