Texte

Lettre à Monsieur le Percepteur (1961)

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Bruxelles vers 1961
Monsieur,

J’ai l’honneur de vous informer du peu d’enthousiasme avec lequel j’ai reçu, pris connaissance, lu, relu et enfin déchiré le formulaire que vous avez bien voulu m’envoyer.

En effet, depuis des années et l’expérience n’a fait que renforcer mes convictions - j’estime que la perception de l’impôt entraîne pour le citoyen, lorsqu’il se laisse faire, un appauvrissement susceptible de l’affecter profondément. Vous en conviendrez, Monsieur, étant bien placé derrière votre bureau pour juger de la chose. Votre administration déplaît. La tête de vos contribuables en témoigne.

Pour ma part, désirant continuer à vivre avec vous en bonne intelligence et n’avoir aucun grief à formuler, j’ai décidé de me dispenser de payer à cette recette publique quoi que ce soit. Cette décision a pour conséquence que je dépense sans souci la totalité de l’argent que je suis susceptible parfois de gagner (ces occasions étant rares, il faut le dire) et que donc si cet argent doit être retrouvé, il faut le chercher ailleurs que chez moi. En particulier dans les caisses de l’Etat, car il faut que je vous le confesse, monsieur, je fume et je bois. Ces deux activités principales de mon existence entraînent nécessairement des restrictions en d’autres domaines. Et c’est ainsi que depuis trente-quatre ans je me vois privé du plaisir de "contribuer" en quoi que ce soit à la prospérité des affaires dont vous avez la charge.

Autre point important. Il concerne l’utilisation de l’argent reçu par vos bons soins et je ne puis faire autrement qu’exprimer sur ce point mes plus extrêmes réserves. Il est purement accidentel que j’aie été amené à vivre sur une planète dont la population a mis au point des méthodes de prospérer qui ne sont pas les miennes. Je n’y puis donc collaborer, n’ayant pas le désir de gagner ma vie, de posséder quoi que ce soit. De ce fait, il serait vain d’occasionner au trésor public les frais d’une poursuite judiciaire - peut-être passionnante mais absolument vaine - qui ne pourrait, cher monsieur, que porter au passif de l’Etat les frais de ma détention et des soins que ma personne réclame.

Je reste néanmoins votre obligé.