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Les premières lectures (1966)

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Les premières lectures de Jean Raine furent les tragédies de Corneille et celles de Racine. Il les apprenait par coeur et se les jouait pour lui tout seul pendant des journées entières. Les amateurs de sources, d’origines, d’étymologies, de causalité verront peut-être là une raison de l’apparence presque toujours tragique des vastes compositions du peintre. La plupart de celles-ci sont effrayantes - pour un coeur pur, s’entend - implacables, et l’on songe à ces grands atlas de naguère dont certaines planches en noir (hydrographies, plans de villes, orographies) faisaient trembler les élèves sensibles. Ils les tournaient vite pour retrouver les couleurs apaisantes des cartes habituelles, jaunes, rouges, vertes, bleues, pimpantes.

Si l’on sait que Jean Raine bannit de ses oeuvres étendues tout ce qui n’est pas noir, blanc ou gris, l’on peut supposer qu’enfant à l’école il fut marqué aux cours de géographie ou bien qu’il a retrouvé seul le ressort des terreurs des fils de l’émoi. Sa technique, peindre à l’encre de Chine sur du papier très mince, papier de coupe, celui qui ressemble le plus au support qu’utilisent les japonais, puis maroufler ses tableaux au prix de lourdes peines, d’échecs et de traverses, peut apparaître aussi comme la recherche ou tout au moins l’acceptation de la difficulté. Ainsi en était-il de la rigide prosodie des tragiques et de leur règle inflexible des trois unités.

Si l’on oppose à cette manière de voir les titres que Jean Raine donne à ses oeuvres, titres souvent faits d’insolence ou, pour le moins, d’humour et d’alacrité, l’amateur de sources dont il est parlé plus haut aura la partie belle car il pourra répondre que les secondes lectures de l’enfant Raine furent "L’Epatant" et singulièrement "Les aventures des Pieds Nickelés". Et que jamais un homme n’est simple, n’est tout d’une venue.

Mais les souvenirs conscients créent rarement un créateur et l’on ne sait que trop depuis le célèbre docteur de Vienne en Autriche, ce grand poète de notre époque, que le geste d’un adulte surpris par le nourrisson, quelque cauchemar, l’une ou l’autre tache sur une tenture, geste, cauchemar et tache tout à fait oubliés aujourd’hui, sont bien plus déterminants qu’un souvenir précis. Quoi qu’il en soit, qui connaît Jean Raine peut dire qu’il ne ressemble pas tout à fait à ses toiles ni à ses titres et que ce Verseau lucide accorde avec une remarquable aisance et une jolie précision aux côtés impertinents et joyeux l’exacte valeur qu’ils méritent et aux moments qu’il faut. Rarement vit-on deux yeux bleus mieux à leur place dans un clair visage. Ses poésies non plus, ses très belles poésies, ne ressemblent pas à ses grands tableaux. Elles sont - tout comme ses ouvrages picturaux de petit format coloriés - azur, améthyste, opale, diamant et rubis.

L’on penserait facilement à un Laforgue Jean Raine marche droit dans ses souliers et dans son oeuvre, erreur pour lui ne fait jamais compte, sa vie est sans remords, ses peintures sans repentir. Si la nuit quelquefois semble peser sur ses grandes compositions, ce n’est pas une nuit qui brouille les lumières. Si le ciel est bas, la lueur des étoiles malgré tout le traverse.

Son intelligence aérée, acérée, séduisante, son aisance de jeune prince, sa mobilité spirituelle jamais ne sont hors de la raison, la pure ou la pratique. Ses engrenages s’emparent de tous les biens de la Terre, les mûrissent, les cuisent, les cristallisent, comme jadis les Maîtres, les grands chercheurs, faisaient mûrir, cuire et cristalliser dans l’athanor le soufre, le mercure, les arômes et le phosphore. Il nous les rend, ces biens, en figures beaucoup plus frappantes, beaucoup plus inquiétantes que ne frappent, que n’inquiètent les modèles appréhendés. Il ne demeure plus d’espace mort, de zone inerte, tout apparaît en images nouvelles, les gras objets neutres sont devenus de sveltes formes libres. Avec lui la peinture est tordue, l’art s’élargit, le tableau devient une mâture puissante qui se prête aux mille feux Saint-Elme de nos regards, ou un marais immense, mouvant, sulfureux, dont il dépend de nous que les feux follets s’allument.