Texte

Les dessins de Jean Raine (2004)

Extraits :

JEAN RAINE
UNE OEUVRE SANS MARCHANDAGE

Qualifié par Michel Ragon de "Cobra paroxystique proche d’Asger Jorn", Jean Raine (1927-1986) transfigurait ses manques en visions expressionnistes et lyriques. Peu connus, ses dessins forment un ensemble décisif dans le cheminement de son oeuvre.

Il existe bien des façons de cesser de vivre sans se donner la mort. Homme à vif, solitaire, caustique et fraternel, grand insomniaque de la nuit des nerfs, de la révolte et des ruptures, Jean Raine avait choisi d’anticiper sa chute dans les dérives de l’alcool. "J’ai tout fait pour nuire à ma personne", disait-il, confiant à ses navigations en vin trouble les convulsions primitives d’une ivresse visionnaire.

Maudit, Raine ? Assez naufrageur en tout cas pour endiabler sa boussole sur les hauts fonds de l’inconscient. Et assumer, sans port d’attache ni pavillon de complaisance, une profession de foi payée au prix fort de la marginalité :

"Ma beauté est celle de Baudelaire, celle de la Vénus Anadiomène. Il peut s’en suivre des putréfactions lorsque la vie côtoie des cimetières. Je n’ai rien à faire "d’embellir" des murs qui enferment, ni de produire des fausses fenêtres (on appelle cela des trompe-l’oeil, mais en fait ce sont des trompes l’esprit), en proposant des illusions, des peintures comme on dit couramment ­ peintures que Magritte appelait plus modestement des images.

Images de quoi ? Images de ce que les gens ne sont ni capables de comprendre ni de créer. Jamais je ne serai un inventeur de papier peint. Ceux qui acceptent de vivre en prison ne doivent pas compter sur moi pour ouvrir nulle brèche ni même une fissure dans les murs dont ils sont en fait les artisans. Je n’ai pas le talent d’être un artiste de cirque, ni ne suis l’auteur de merveilleux ou de dérisoires divertissements. Pas question de gaspillage, les ténèbres n’ont que faire des couleurs. Décomposer la lumière, que ce soit par un prisme (ce procédé n’engendre que des impressions éphémères) ou par quelqu’autre artifice".

Fausses fenêtres, trompe l’oeil, illusions, divertissements, artifice Chez Raine, en effet, ces termes n’ont aucune prise. Envoûtée, libre, puissante et singulière, l’oeuvre refuse les passe-droits du savoir-faire, les exercices de style, les défroques de l’art d’agrément. Riantes ou convulsives, ses métamorphoses d’encres et de couleurs témoignent d’une lutte essentielle vers cette limite où la création est une mise à nu. Un cri pour exister.

Bien avant de se trouver un pseudonyme en tirant des lettres dans un chapeau, Jean Raine est apparu à l’état civil de Bruxelles, le 24 janvier 1927, sous le nom de Jean Philippe Robert Geenen. La mémoire familiale rapporte que, pour s’être mis assez tard à parler, il n’en n’avait pas moins choisi de donner au mot "extraordinaire" - il aimait à le rappeler - la primeur linguistique de ses trois ans.

Monsieur Louis Geenen s’est bâti une bonne situation d’expert comptable. Travailleur infatigable, étranger aux élans affectifs, il n’accorde à son fils qu’une "distraction" dominicale : la lecture, dans son bureau, de pages de Jules Verne. Un pensum. Comme son frère cadet Henri, Jean ne retiendrait de l’image paternelle que celle d’un homme incapable de tendresse, continuellement accaparé par ses affaires. D’où l’aversion dont il fera preuve toute sa vie à l’égard du travail en tant que norme sociale.

Il a huit ans quand son père succombe à une septicémie. Fin de l’innocence. Cette disparition brutale est pour lui synonyme de délivrance. Au seuil de l’adolescence, le voilà proclamé chef de famille. Dans un mélange de fierté et d’anxiété, il assume l’intérim symbolique voulu par une mère qui requiert même son avis pour le renouvellement de la concession au cimetière. Peintre en bâtiment et paysagiste amateur, un oncle s’improvise tuteur.

Sur ses photos d’identité, le jeune Geenen paraît alors plus fragile que conquérant. Un voile de mélancolie froisse son regard de pêcheur d’étoiles.

"Les vivants n’ont pas le temps d’être tristes les vivants viennent et s’en vont ils sont la vie sur laquelle anticipe la mort qui les attend la mort qui les réchauffe la mort même qui leur tend la perche d’une vie finie en commençant.

Daté de 1943, ce poème est l’un des premiers signés de son pseudonyme. Grinçante et lapidaire, l’oeuvre poétique prend déjà ses marques. Car si Jean Raine dessine depuis l’enfance, c’est d’abord du côté des mots qu’il s’avance sous les hauts patronages de Mallarmé, Rimbaud, Corbière, Verlaine, Eluard et Queneau. Elève de français du poète et traducteur Fernand Verhesen, il a pour camarades Robert Kaufmann, futur musicologue, Hubert Juin, futur biographe des énervés de la Belle Epoque, Luc de Heusch, futur ethnologue-cinéaste, avec lequel il devait réaliser en 1956 un documentaire sur le dramaturge baroque Michel de Ghelderode.

Poursuivant, boulimique et sans nul plan de carrière, des études d’Histoire de l’Art, d’Archéologie, de Sciences Politiques et de Droit, il fait surtout ses classes auprès des surréalistes belges René Magritte, Louis Scutenaire, Marcel Lecomte et André Souris. Rencontres capitales. Influences toujours revendiquées. Le surréalisme devient pour lui "une conduite, un mode d’existence en porte-à-faux quand il se peut". Mais pas question de marcher au pas. Venu parfaire son initiation dans le giron d’André Breton, il rejette les excommunications du souverain pontife de la rue Fontaine. Lié à Pierre Mabille et à Victor Brauner, marqué par "la philosophie du non" de Gaston Bachelard, il se défie des solutions grégaires et n’adhère pas au Mouvement. Trop indépendant, Raine. Anarchiste, même. Plus proche des facéties du groupe bruxellois que des liturgies du cercle parisien.

Ainsi, au lendemain de la guerre, les aiguillages se mettent en place, les affinités électives se précisent. Côté cinéma, il y a Henri Langlois avec lequel il va collaborer à la Cinémathèque française, et Henri Storck, qui l’associera à la réalisation de documentaires "poétiques et sérieux tout à la fois". Côté peinture, il y a Pierre Alechinsky. Dix-huit ans l’un et l’autre. Leur complicité de bohème est immédiate. Jean l’érudit révèle Nadja et le surréalisme à son camarade, Pierre le rapin l’entraînera vers Cobra.

Pour l’heure, Raine n’a pas encore d’étiquette bien définie. Marié à une comédienne de théâtre, mère de son fils aîné Boris, il est employé aux Editions du Fresnes et doit accomplir divers petits travaux pour surmonter une situation précaire. Un de ses poèmes a eu les honneurs du Journal des Poètes ; deux articles, sur l’existentialisme et sur Van Gogh, ont été publiés par le Journal des Beaux Arts. Dans le rapport étroit qu’il entretient avec l’art et l’écriture, il cherche sa voie.

Le dessin est là. Il crayonne des formes énigmatiques et économes, à la limite du langage médiumnique. Ces échappées graphiques demeurent pourtant confidentielles. Entre son oncle tuteur et son jeune frère Henri devenu lui aussi peintre en bâtiment et peintre du dimanche, Jean Raine ne souhaite pas en rajouter avec une hérédité assimilée à une forme de "névrose familiale". Tout en s’avouant "fasciné par la peinture", il ne croit "absolument pas se révéler un jour sous cette facette". Il se veut écrivain.

En 1949, Pierre Alechinsky crée dans un vieil immeuble du bas de Bruxelles les Ateliers du Marais, sorte de Bateau lavoir artistique et littéraire des expérimentateurs de Cobra (acronyme de Copenhague, Bruxelles, Amsterdam). Raine en est un des familiers. Dans la revue du groupe que dirige Christian Dotremont, il donne plusieurs textes : une variation sur "l’art des images animées" et un poème dans le numéro 3, une prose poétique dans le 6, une étude d’inspiration psychanalytique sur le mythe de "La mère terrible" et une autre sur "Le rôle de la spirale dans le test du gribouillage" dans le 7, un "Propos ayant pour objet le dessin" dans le numéro 10 préparé par Alechinsky (voir encadré).

A cela, il convient d’ajouter un "commentaire-poème" pour le film de Luc de Heush "Perséphone", seule production Cobra-Film. Il s’occupe également de l’organisation au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles du Petit Festival du Film Expérimental et Abstrait et de la seconde exposition d’art expérimental Cobra à Liège (1951).

Néanmoins, Raine n’a fait que traverser l’éphémère (trois ans) mouvement Cobra Hormis chez Jorn, il lui paraissait manquer d’une réflexion esthétique approfondie. "Ma participation à Cobra n’eut pour seule raison que les liens qui m’unissaient à Pierre Alechinsky", reconnaissait-il. Fidèle à son éthique de surréaliste errant, réfractaire aux compromis de l’art et de la spéculation, il observait avec ironie, cet "amalgame" d’artistes nordiques regroupés contre le parisianisme, trop prompt selon lui à venir faire carrière à Paris : "Il y en a qui ont réussi. Réussi au point de vue argent. S’il y a un sujet qui m’insupporte, c’est le leur. Ils n’ont qu’à s’expliquer avec leur contrôleur des contributions".

Au début des années cinquante, secrétaire passionné et bénévole d’Henri Langlois à la Cinémathèque du Palais de Chaillot, il suit des cours de psychologie en Sorbonne, prépare une thèse sur le cinéma abstrait, collabore à des films ethnographiques de Luc de Heusch, Henri Storck, Henri Kessels, Serge Vandercam. Ayant hérité de bobines 16 mm, il parvient à réaliser seul "Le Test du village", documentaire sur un test psychologique, conçu avec la collaboration scientifique de Pierre Mabille, "à la fois un maître et un père".

Seulement, le cinéma d’avant-garde ne nourrit pas son homme. Les temps sont durs pour l’intransigeant et tourmenté Jean Raine. Son couple n’y résiste pas. Un second mariage aboutit à un second divorce quatre ans plus tard. Le vin commence à embrumer ses angoisses. Après s’être improvisé représentant en électroménager, il rejoint son frère Henri sur ses chantiers de peintre en bâtiment. Sujet au vertige existentiel, il subit en grimpant sur des échelles cette terreur du vide et des hauteurs qu’il évoquera dans un poème justement titré "L’Echelle" :

"Echarde dans le coeur, je gagnais de l’argent. La peinture en bâtiment fut ma grande misère. Façades, corniches, je vous hais à présent, et les maisons et les ruines, les rumeurs de la poésie. Pour occulter le monde, je veux tout en fenêtres. Ne sois pas peintre, mon fils. Deviens dans le néant des plus pures lumières, l’artisan d’un reflet."

Nous sommes en 1958. Pour tenir debout, Raine s’accroche encore à l’écriture. De la déroute éthylique qui ne tarde pas à le conduire en hôpital psychiatrique, il continue de dresser procès-verbal poétique. Au tranchant d’une lucidité dont René Char prétendait qu’elle était la blessure la plus proche du soleil, il parcourt ses gouffres à travers les apophtegmes de son Journal d’un delirium (Editions de la Différence).

Et puis un jour, timidement, le pinceau s’est substitué à la plume :

"Je me mis à peindre presque contre ma volonté, en tout cas contre les mots, et plus encore contre toute pensée abstraite qui m’éloignait de la poésie. Je renouais avec l’enfance.

Il me souvint que certaines leçons de dessin à l’école m’avaient fait éprouver un plaisir si profondément ressenti qu’il me semblait avoir marqué ma chair et que je le compare aujourd’hui à l’orgasme. Je me ressouviens du hibou empaillé qui servait de modèle et, en contraste avec cet animal hirsute et débordant d’animosité, je ressens encore comme une caresse l’attention du maître qui cherchait à capter notre intérêt et à nous apprendre à dessiner. Ce plaisir physique est pour moi comme une résurrection de cette phase de mon enfance lorsqu’à présent je m’applique, non pas à voir un hibou et à le dessiner, mais à l’inventer. Depuis, j’ai découvert des hiboux qui ne sont plus ceux que l’on rencontre dans les forêts ni qui nichent dans les arbres, mais d’autres monstres, certains terrifiants et d’autres ironiques, que l’on découvre en soi".

Porté par le concept d’automatisme du surréalisme et la pulsion primitive de Cobra, Jean Raine entreprend donc, à trente ans, une mutation vers l’expression graphique. Plume, crayon, encres, lavis, gouache, stylo, feutre, fusain, colorants alimentaires, cirage, fonds de peinture à l’huile d’Alechinsky : tout est bon pour libérer une alchimie de "mécanismes aveugles et souterrains". Sur des bouts de carton et des papiers de récupération, il a trouvé "un espace à hanter et à remplir de ce qu’on possède en soi de plus dramatique et de plus lourd". Signés ou pas, ses "exorcismes d’angoisse", précurseurs de l’"Arte Povera", ne cherchent ni à plaire ni à déplaire. Pour eux, il ne nourrit d’ailleurs aucun rêve de cimaises. Il les donne autour de lui, les disperse, les oublie. Vaincu par ses ténèbres, il s’achemine vers un second delirium tremens. Le plus grave.

13 octobre 1961. Pierre Alechinsky arrive à temps dans sa mansarde "à hauteur de suicide" pour le rapatrier de Paris à Bruxelles, où il est immédiatement hospitalisé. Vingt et un jours de coma. Lorsqu’il se réveille, enfermé entre deux barres métalliques qui l’empêchent de tomber de son lit, Jean Raine sourit. A la jeune infirmière sociale passée lui rendre visite, il raconte qu’il avait cru pouvoir ramasser des choux sur ses draps, comme s’il se trouvait sur un marché !

Très affaibli par une sous alimentation et par l’abus des barbituriques, il reprend peu à peu conscience. Sensible à son intelligence et à sa gentillesse, l’infirmière revient le voir. Elle se nomme Sankisha Rolin Hymans. Issue d’une famille de l’aristocratie belge, elle est née au Kasaï. Son prénom africain signifie "celle qui apporte la joie".

Spécialisée dans les traitements thérapeutiques, "Sanky" s’occupe d’un "groupe théâtre". Elle convainc Jean de s’y associer. Tour à tour metteur en scène ou décorateur, il se prend au jeu. Pour avoir subi trois mois d’internement psychiatrique lors de son précédent delirium, il mesure mieux que personne les vertus de cette thérapie au service de ceux - "hommes et femmes en difficulté", disait Henri Michaux -, qui ne prennent plus leur place dans la société. Devant la "mauvaise foi" des psychiatres, il avait du reste choisi de jouer au malade modèle : "je m’étais laissé faire avec humour pour leur apprendre, aux psychiatres, ce qu’est une maladie existentielle chez un malade qui sait qu’il souffre d’une maladie qu’en propre il n’a pas. Je voulais sur le vif leur montrer aux psychiatres, le côté inquiétant de la vie de quelqu’un qui, en bien des domaines, en sait autant ou plus qu’eux"

En participant au "groupe théâtre", Jean Raine amorce sa propre renaissance. L’ambiance est chaleureuse, la cohésion parfaite. Si parfaite qu’il fut décidé de poursuivre l’expérience hors de l’hôpital. Dans un local délabré prêté par l’Assistance Publique contre sa remise en état, est fondé le Club Antonin Artaud, axé sur théâtre, la peinture, la sculpture, la photographie et le cinéma.

Comme Sanky, Jean pense que l’art et la culture, loin d’être des activités de luxe, répondent à un besoin fondamental, arrachent à la solitude et favorisent l’épanouissement de la personnalité. Avec elle, il partage les responsabilités d’animation et de gestion du club qui compte près d’une centaine d’anciens malades. Déterminé à ne plus boire, ignorant le sommeil et les nuits, il se remet au pinceau, chez sa mère où il a trouvé refuge. Momentanément privé de la perception des couleurs à la suite de son delirium, il découvre le pouvoir de l’encre. Sur le même papier jaune de tailleur dont se sert Pierre Alechinsky, il paraphe de son monogramme de troublantes fantasmagories. Chacune reçoit un titre démystificateur : Né sans laisser d’adresse, Des idées et des pommes, La vache de l’oncle Tom, Corrida à bascule, Le sommeil du lampiste, Psychose du singe, L’image dans le tapis, Légumes allant au marché par leurs propres moyens.

"Ils réagissent, ces dessins, contre le charme, ils veulent aller jusqu’au fantôme de la vision. Il y a des moments de fougères, des moments d’insectes, de vampires et aussi ces visages qui nous atteignent comme si leurs traits, quelquefois précis, n’étaient pas exactement ce qui importe", écrit Marcel Lecomte, préfacier avec Marcel Broodthaers (le Duchamp belge) de sa première exposition personnelle (1962) à la galerie Saint-Laurent de Bruxelles. De nombreux amis saluent l’événement. Parmi eux, René Magritte et Louis Scutenaire.

Deux ans plus tard, à Paris, grâce à Pierre Alechinsky, la galerie du Ranelagh lui ouvre ses portes. Pour l’occasion, le peintre du fameux Central Park évoque son compagnon, "déjà vieux, encore jeune", dans un long et beau texte de présentation :

"Mais revenons à Jean Raine. C’est le poète. Pas bon pour le service. Il s’est presque assassiné. Ce n’est pas un professionnel. Il aurait fait un grand médecin. Il aurait fait un grand peintre. Il aurait fait un grand penseur. Il aurait fait un grand auteur dramatique. Il aurait fait un grand dépensier. Il aurait fait un grand cinéaste. Mais il n’a pas eu le temps devant lui. Il a eu l’alcool lentement pendant des années, il s’y est défait comme le temps, comme tout le monde. Comme tout le monde à la longue. Ni plus ni moins. Or personne ne fait un grand artiste. Jean Raine, lui, s’est défait de toute idée de réussite, il s’est défait des formes et des mots. Regardons-les, sales professionnels que nous sommes, ils nous parlent avec ironie et bonté de l’amour, mais oui, et de la mort, mais oui, avec tendresse encore de la fureur, mais avec horreur de toute la bêtise".

Autre manifestation d’importance, la double exposition de 1965, à la Galerie Les Contemporains et à la Galerie Saint Laurent de Bruxelles. Voisine de Micky et Pierre Alechinsky à Belleville, la romancière Christiane Rochefort préface à son tour le catalogue. Elle n’y cache rien de l’estime et de l’admiration qu’elle porte à ce poète avec qui, dit-elle, "on peut passer des heures et se sentir vivant sans arrêt". De leur côté, les membres du Club Antonin Artaud ne s’y sont pas non plus trompés : dévoué, concentré, Jean Raine fait pour eux figure d’exemple. Tenant l’alcool à distance, il a renoncé au dérèglement de tous les sens. Ses tableaux se vendent bien. Le Ministère de la Culture en achète et lui offre quinze jours la jouissance d’un atelier dans l’île de Comacina, sur le lac de Côme, où il réalise des encres de deux mètres par trois et de trois mètres par quatre mètres cinquante.

Le séjour italien précède de quelques mois le mariage de Jean et de Sanky, bientôt maman du petit Pierre François (hommage au célèbre Lacenaire). Sans promettre de ne plus jamais se remettre à boire, Raine s’applique du mieux qu’il peut à ce bonheur tout neuf. Et même s’il tient à sa qualité d’"amateur", une deuxième exposition parisienne à la Galerie du Ranelagh (1966) conforte son statut d’artiste à part entière. "Avec lui, note Scutenaire dans le catalogue, la peinture est tordue, l’art s’élargit, le tableau devient une matière puissante qui se prête aux mille feux Saint Elme de nos regards ; ou un marais immense, mouvant, sulfureux, dont il dépend de nous que les feux s’illuminent."

L’éminent critique des Lettres Françaises, Jean Bourret, ne manque pas, quant à lui, de saisir dans l’effroi anthropomorphique des encres présentées les stigmates d’une inquiétude panique :

"Il est poète, mais surtout peintre et c’est la peinture qui nous est montrée. Qu’elle emprunte beaucoup à Ensor dans le groupement de masques est, je crois, très discernable. Que l’esprit en soit autre, l’est moins peut-être, car on se laisse aller au grotesque des figures, surtout sans envisager le fil directeur. Ce qui chez Ensor est plaisir est chez Raine pamphlet. "Tenté par Saint Antoine" ou "De mon temps ma chère" portent condamnation d’une société mal acceptée. Et aussi sans doute dénote un sentiment bizarre d’angoisse et de crainte des contacts. On ne m’étonnerait pas en disant que Raine souffre dans sa psyché. Mais ce n’est pas mon affaire. Ce qui me regarde, c’est le résultat : ces tableaux hallucinés sont beaux dans leur plastique, ce qui est essentiel."

Appelé à devenir un des fervents commentateurs du peintre, Jean-Jacques Lévêque, avait titré son compte-rendu de la revue Arts et Loisirs, "Un pari sur l’avenir". Naturellement, c’est à l’oeuvre en gestation qu’il pensait. Reste que pour Jean Raine, le vrai pari engagé consistait surtout à tirer des traites sur l’avenir sans hypothéquer à nouveau sa santé et sa raison au comptoir du vin mauvais. Heureux de le savoir abstinent, ses proches demeuraient vigilants. Chez Broodthaers, Magritte ou Storck, les boissons non alcoolisées étaient de rigueur.

Au milieu de l’été 1966, changement de latitude. Les Raine vont s’installer en Californie. Avec la promesse d’un poste d’enseignante à l’école d’infirmières psychiatriques créée à Lyon, Sanky accepte de suivre, deux années, un programme de maîtrise à San Francisco. L’aventure s’annonce intéressante. Jean entrevoit la possibilité de se faire connaître aux Etats Unis. Un appartement loué à cinq minutes de l’Université, lui permet d’organiser son atelier. Plein d’énergie, il produit de petites encres à l’éponge contrecollées sur carton, avant d’adopter de plus grands formats.

Un nouveau médium se présente : l’acrylique, dont Pierre Alechinsky lui avait parlé avant son départ de Belgique. Conseillé par une amie de Berkeley, Raine s’y essaye. Il pré-dessine et "colorie" à l’aide de pinceaux fins, des chapelets de monstres irisés. Assez vite lassé par cette technique, il change de méthode. Préparant différentes dilutions dans les pots Gerber de Pierre François alignés devant lui, il compose sa palette. Sur des feuilles de 48 x 62 posées par terre surgissent des regards et des têtes de hiboux noyés sous les méandres de luxuriantes floraisons chromatiques.

De passage à San Francisco, Pierre Alechinsky, n’apprécie guère sa nouvelle manière. Il lui reproche de trop cerner de noir ses personnages au lieu de les laisser apparaître, comme il le fait lui-même, par recouvrements successifs de glacis. Plus ou moins bien acceptée, la critique ne pousse pas vraiment Raine à modifier son style. S’il renonce au noir, il continue de préciser ses formes avec du bleu ou des terres. Pour ce qu’il appelle sa "série américaine, il recourt aussi plus volontiers au blanc.

Malgré une situation matérielle difficile, l’existence est heureuse. De solides amitiés sont nouées dans le milieu français. Jean rédige des critiques d’art pour l’hebdomadaire francophone Le Californien, écrit des poèmes et peint énormément. Ses expositions à Menlo Park, San Francisco, Berkeley, Stanford et Los Angeles lui attirent des collectionneurs. Hélas, piégé par les invitations multiples, il va retomber dans l’alcoolisme. Ajoutées au déracinement, ses longues journées de solitude tandis que Sanky étudie à l’université n’arrangent rien.

En 1967, l’année de ses quarante ans coïncide avec les vingt ans de son fils aîné Boris qu’il n’a pas revu depuis quinze ans. Source d’une profonde dépression, cette défaite affective lui inspire des textes poignants, plus tard réunis sous le titre d’"Instance de Paternité". Elle le renvoie aussi à la figure "mal connue" de son propre père. A sa quête douloureuse d’une impossible "réhabilitation".

Le séjour californien touche à sa fin. Jean Raine redécouvre l’Europe "dans un état de détresse". En septembre 1968, il se fixe près de Lyon, à Rochetaillée-sur-Saône dont l’école communale porte aujourd’hui son nom. Le vaste appartement qui lui permet de disposer d’une pièce de 50 m2 pour travailler nécessite de lourds travaux d’aménagement. Il faut refaire les peintures, l’électricité et installer le chauffage au gaz. Le chantier n’a pas plus tôt commencé qu’un ouvrier disparaît avec les économies du couple. Pierre Alechinsky sauve la situation. "Je ne sais pas ce que nous serions devenus sans lui", rappelle Sanky.

Aux portes de la cité lyonnaise, "bigote et marchande", coupé de ses relations bruxelloises et parisiennes, Raine affronte un nouvel exil. Bien que suivi par des médecins, il ne résiste plus à l’alcool. Ponctuées de séjours en hôpital ou en asile, les périodes "sans" sont de courtes durées. Surtout quand il reprend ses pinceaux. Le vin lui procure le sentiment d’être habité. Il peint rapidement, en état de transe, "jusqu’au seuil de l’inconscience". Debout, à moitié nu, penché sur des grandes feuilles à même le sol, il profane ses ombres en déferlantes de couleurs. Indifférents aux "funestes conséquences" de ses délires, il exerce son art au centre d’un vertige :

"Etre peintre n’est pas nécessairement serrer du bout des doigts le manche d’un pinceau. Comme les images d’Epinal de jadis, on peut imaginer le pinceau comme un poignard serré entre les dents. Peindre n’est peut-être que l’expression de désirs assassins. Je ne me fais aucune illusion sur l’essence de ce que l’on appelle une vocation. Chaque peinture est un bateau naufragé qu’on a conquis sabre au clair, au prix du sang versé. Les vrais artistes sont des pirates, des outlaws toujours prêts pour une aventure qui peut finir bien ou très mal"

Cette "éjaculation" aux allures de danse barbare, Raine ne la pratique que deux ou trois fois par an. Durant des jours et des nuits, devant Sanky souhaitée à ses côtés, pestant et soliloquant sans discontinuer, il peut produire d’affilée une trentaine de toiles, jamais reprises ni commentées, dans lesquelles sa signature agrandie est elle-même motif de peinture. Ensuite, c’est "le trou noir", "l’écroulement" physique et moral. Suivent de longs mois d’inactivité, qualifiés de "gestations". La réflexion et l’écriture y remplacent la peinture, sur fond de projets avortés, de somnolences, de doutes et d’abandons.

Si l’acrylique lui donne trop de liberté, il revient aux encres qui occupent un tiers de sa production totale. Cette technique l’oblige à plus d’ascèse et lui permet, comme en témoigne la série "Le feu et les fous" réalisée lors de son internement de 1969 à Rodez, de recomposer par l’alchimie de noirs aux irradiantes clartés les figures anthropomorphes qui l’obsèdent.

"Je vis, dit-il, dans un état d’insatisfaction fondamentale. Quand j’écris des poèmes, l’image me manque ; quand je peins, c’est le mot qui me manque. Créer n’est pas un plaisir, c’est une nécessité profonde. La dialectique entre pensée et action, action et langage, s’estompe à mes yeux complètement au moment où ma vie se dissout dans la création. Aux autres de décider s’il y a discours ou simplement trace d’un geste impulsivement éphémère."

Au cours de l’hiver 1970, "l’image" et "le mot", pour une fois, ne seront plus tout à fait orphelins. Ils vont se répondre et s’enrichir à quatre mains avec la complicité d’Ivan Alechine. Fils aîné de Pierre Alechinsky, poète de 18 ans "tout habité de Daumal et d’Artaud", Ivan a déserté Paris pour rendre visite à celui qu’il assimile à un père de substitution, mentor et ami précieux :

"Gosse, je le voyais projeter les premiers films de Malcolm MacLaren sur le mur de la chambre à coucher de mes parents. Jean était à cette époque un jeune homme de trente ans, blond, charmant, avec un rire cristallin, sans retenue, qui ouvrait le coeur. Il était aussi très intelligent, il savait le latin, connaissait la psychanalyse, avait rencontré Cocteau, fréquentait Magritte, Pierre Prévert, Marcel Broodthaers Il avait beaucoup de prestige. C’était le type même du poète un peu fou, dansant, lumineux, fragile. Le Petit Prince qui a grandi !

Souvent, il dormait dans l’atelier de mon père. J’étais en 6ème. Je descendais de bonne heure le matin, nous nous mettions au bureau et il me faisait mes versions latines. Attentif, sérieux, il avait tout d’un bon pédagogue. Bon pour les autres et très mauvais pour lui ! Quand j’ai commencé à avoir mes problèmes d’adolescent et à composer des textes abscons que je ne comprenais pas moi-même, j’ai pensé à Jean. Je lui ai écrit pour les lui montrer. Nous les avons psychanalysés ensemble. Il y avait entre nous un peu de la relation Verlaine-Rimbaud. Il se voyait en moi au même âge."

Alors, le 31 décembre de cet hiver 70, lorsqu’Ivan s’arme d’une plume de bambou, la trempe dans l’encre de Chine et commence à inscrire tête-bêches des phrases sur des feuillets qu’il lui tend, Jean les pare aussitôt de gouache pour en faire les "peinture poèmes" de "l’une des expériences les plus passionnantes" de son histoire surréaliste. Oubliées dans des cartons, les vingt-quatre planches conservées attendront trente ans avant d’être reproduites au pochoir sous le titre d’"Ecluses pour l’encre".

Depuis son retour des Etats Unis, Raine a exposé à Copenhague, Bruxelles, Palo Alto (USA) et Calice Ligure où il rejoint chaque été le cher Théodore Koenig, animateur de la revue Phantomas à laquelle il collabore. Longtemps boudé par le milieu culturel lyonnais, il reçoit enfin, en 1972, après quatre ans de silence, les honneurs d’une galerie locale, L’Oeil Ecoute. Outre Ivan Alechine qui préface le catalogue, deux amateurs de la région le soutiennent activement : Jean-Jacques Lerrant réalise "Rencontre avec Jean Raine" pour FR3 Lyon, le pharmacien René Deroudille multiplie les approches critiques. Désormais, tant en France qu’à l’étranger, les accrochages se succèdent avec une assez belle régularité.

Pour autant, Jean Raine n’abandonne pas ses démons. En quête d’un "éternel présent", il garde un pied en enfer. Les séjours à l’hôpital sont devenus inutiles. Fumant trois paquets de Royales menthol par jour, il assume l’éthylisme d’une autodestruction méthodique. "Il parlait en permanence de la mort, se souvient Sanky. Sans être présente dans sa peinture, elle faisait partie à la fois de ses angoisses et de ses projets, pourrait-on dire. Son exposition de 1984, à l’hôtel de ville de Villeurbanne, il l’avait d’ailleurs sous-titrée" Oeuvres posthumes ou presque". Il me disait "c’est toi qui t’occuperas de mon oeuvre, tu seras ma main"

Au mois de mars 1986, il s’attaque à de grandes compositions destinées à l’impression sur tissus, en vue d’une exposition collective à New York. Une série de six est prévue. Elle restera inachevée. Jean Raine meurt dans la nuit du 28 au 29 juin. Il avait cinquante neuf ans. Quelques heures plus tôt, assisté de Sanky pour la préparation des couleurs, il était sur le point de terminer sa sixième peinture. La plus impressionnante par ses dimensions : 150 x 468 cm. Une splendide étoffe de méandres verts et bleus. Sa dernière bataille. Le suaire d’un démiurge désemparé.