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Le tain du miroir pose... (1974)

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Le tain du miroir pose son écran infranchissable à la pénétration des phénomènes étrangers aux mécanismes de la logique et de la raison triomphante.

L’image est complaisamment reproduite, d’où l’assurance ressentie par ceux attachés aux apparences qui entendent rester en deçà des choses gouvernées par l’immanence de leurs pensées et de leurs actes.

Francis Ponge a lancé le cri d’alarme. Il a montré l’impossibilité d’échapper à la condition humaine par des moyens d’homme ; en même temps l’écrivain a précisé le "parti pris des choses" sans se montrer rassuré ni rassurant sur cette position infranchissable. Jean Raine n’est pas un fils de Descartes. Il est le confrère des peintres, des philosophes, des écrivains, des médecins qui croient en la transcendance de cette révolte sacrée. Jean Raine sait qu’il ne peut vaincre l’inertie des frontières matérielles ; mais c’est parce qu’il a connaissance de ces données implacables qu’il usa sa vie pour aller au delà des positions acquises ou apprises, explorer par le gouffre toutes les angoisses de l’existence.

Compatriote d’Henri Michaux, Jean Raine participe aux difficultés d’être du poète. Familier des muses, notre ami a appartenu, dès sa jeunesse au groupe surréaliste belge et il voit apparaître sous son regard, vers les années 1942-44, le précipité de poésie dont parle, en connaissance de cause, André Breton. Fantomas... Phantomas... le séduisent et avec ses camarades il se lance dans les aventures d’une action dont le but secret constitue la violation des certitudes convenues, l’abrogation des poncifs, la transgression des tabous respectés mais assumés.

Le phénomène de sublimation, d’accoutumance, en définitive de résignation défini par Freud est inconnu de Jean Raine. Lancé dans l’aventure de l’art, le témoin refuse l’écriture artiste ; afin de s’évader de l’oppressive présence de "sa" personnalité, il demande aux paradis artificiels, en particulier à l’alcool, de le placer sur des orbites inconnues.

Période de non art de 1961 - 62 - 63 ?... La question demeure posée sans que nous puissions lui apporter un réponse, car, après les dessins surréalistes de 1944, volontairement étrangers aux disciplines esthétiques, c’est la découverte des lieux de l’esprit où les images refusent de se soumettre aux archétypes inventoriés où les délires de la Raison créent des monstres. Ces personnages peints sur les tableaux de Jean Raine ignorent les transes goyesques. Nés de l’écriture automatique, ils permettent l’investigation périlleuse de l’inconscient, ils informent sur les choses entrevues dans l’entrebâillement des portes de l’autre monde.

A cet instant, on sait que Jean Raine, comme nous tous, n’a pas franchi la muraille infranchissable. On constate pourtant que dans sa solitude intransigeante, le peintre va jusqu’au bout de son délire ; jusqu’aux limites de sa sensibilité exaspérée, caractérisée par une tendresse imprévue. Voici le moment, sur des papiers de Chine et avec une encre verte centenaire, Jean Raine tente de délivrer des monstres, au moyen de couleurs et de formes dictées par "l’autre" qui coïncide avec le "je".

Ceux qui ignorent les états pathétiques où la personnalité flotte, se dédouble, s’effrite, ont de la peine à pénétrer les oeuvres angoissées où le monogramme J.R., démesurément grossi, devient le dernier point de repère capable de préserver les liens ultimes du peintre avec lui-même.

Devant ces oeuvres difficilement lisibles en utilisant un critère logique, oeuvres marquées, à nos yeux, par une acuité exceptionnelle, les verts, les tons noisette, chantent avec un amalgame de cire et de pigments des accords d’une douceur et d’une subtilité infinies. Les stigmates de la solitude et du désespoir oppressent l’artiste. Il ne peut répondre à aucun des gestes quotidiens qu’il exerce. Il ne possède plus de ressources matérielles et physiques. Il a encore le réflexe ou la nécessité spirituelle de se servir de son cirage pour exorciser, dans de merveilleuses peintures, les yeux des monstres qui l’assaillent, les regards fixes qui contemplent sa déchéance.

Au fond du précipice où il n’est suivi par personne, Jean Raine écrit des poèmes. Leur inspiration et leur écriture - ne craignons pas de l’écrire - sont d’un classicisme qui évoque les chants de Gaston d’Orléans, car sensible aux idées de Baudelaire, le poète a besoin de la beauté lorsqu’il se sent englouti, au moment où la lumière s’éteint au bout du tunnel.

"Tout le reste est littérature !... " C’est à dire étranger à la création de Jean Raine. Toujours décidé à s’écarter des chemins jalonnés jusqu’au jour où Alechinsky, son ami et les compagnons du groupe expressionniste "Cobra" permettent au peintre-poète de trouver la bouée de sauvetage susceptible de lui apporter, non pas les moyens de se "récupérer" - ce dont il n’a cure -, mais de s’extérioriser avec toutes les pulsions de sa volonté sauvage.

Ce sont les étonnantes fresque de 3m de longueur sur 1.50 m de hauteur, des dessins ou peintures fidèles à l’indépendance du graphisme et de la forme, préoccupation constante du voyant.

Mais il convient ici de s’expliquer afin de restituer le mieux possible la pensée de Jean Raine. Livré à l’écriture automatique, à l’élan gestuel de la main, l’artiste s’éloigne de tout langage établi pour laisser vivre la parole. Il suit, non pas sa pensée, du moins une pulsion presque médiumnique destinée à le situer par rapport à l’univers et peut-être à profaner cette surface vierge, incompatible avec les démons qui le hantent.

Soudain, semblable au sculpteur oeuvrant dans l’espace, les traits se croisent, se mêlent, se soudent, se fuient, créant ainsi des prétextes formels dans lesquels on découvre des emblèmes figuratifs, des objets métamorphosés par les états non pas "seconds" mais "premiers" du peintre. Désormais Jean Raine, sans s’intégrer à une société reniée, grâce au groupe "Cobra", accepte une existence parallèle, vie dont les embûches et les refus apparaissent singuliers face à tous les hommes alignés que nous sommes.

A quelques kilomètres de Lyon, sa solitude lui permet de poursuivre son oeuvre où l’angoisse, sans être effacée, ne paralyse plus l’artiste.

La création obéit à des incandescences aveuglantes. Le peintre enrage toujours de demeurer en deçà. Mais combien d’entre nous et nous le premier, sont capables d’accomplir un tel itinéraire, de suivre un chemin jonché à chaque instant de cadavres ?

José Téodori a voulu montrer, avec l’oeuvre presque entier de Jean Raine, que la peinture n’est pas un art d’agrément mais au contraire, un moyen d’investigation totale : la traversée des enfers.