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Le numéro 92-93 dédié à Jean Raine (1990)

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Le numéro 92-93 - Septembre, dédié à Jean Raine ; sa couverture, un dessin de l’auteur, accompagne cinq illustrations, relativement peu significatives de sa manière d’être et de peindre ; elles sont trop sages. L’homme physique qui apparaît en joli garçon sur le dos de la couverture est devenu, à la suite de tortueux exercices d’abstinence, plus promptement que nous, un personnage comme en voyaient Reiser ; j’ai dit un personnage, certes pas un sujet. C’est qu’il lutte contre l’adversité avec une vigueur physique et une forme d’esprit peu communes.

S’il déplace le vent, s’il frétille par rapport à une oeuvre apparemment monocorde, c’est qu’il me semble tellement inquiet de faire reconnaître son art. Son cogito galope de telle sorte après une identité qu’il n’hésite pas à se faire portraiturer onze fois de suite sur toile par Vincenzo Torcello. Il en résulte une monographie reprenant chacun des portraits en quadrichromie où le peintre qui y va d’un texte explicatif et son modèle rivalisant sur le fil, s’échauffent, tombent puis se relèvent pour reprendre des séances divulguant jusqu’où peut aller un rêve à la fin concrétisé et qui en dit long..., sur Jean Raine et ses éclatements, le sujet se laissant mieux capter par l’usage intensif de la métaphore. Aussi en arrivai-je à écrire une page acrobatique

Jean Raine et ses éclatements

Phoebus se donne toute licence pur faire son marché. Il se comporte en Dionysos tenu d’absorber, d’un trait, les eaux violacées d’une piscine désemplie. Malgré l’éloignement, un scénario peu ordinaire s’organise. L’univers est souvent naviforme ; ses voiles, comme des toiles trempées par les embruns, se colorient pour toujours. Entoilés, les parchemins ne sombreront plus. Un bouquet d’anthozoaires resurgit des abysses. L’emprisonnement des humeurs, des ions cachés du feu intérieur, de la pluralité d’un palette secouée à chaque coup de pinceau, enjambent le secret divulgué à partir de l’acrylique en pot. Une mer immense accouche d’un tas de petites planètes. Le menu comporte un monde fait de moralistes hachés fin, de professeurs en punition, d’hôpitaux vides par excès de présence, de saletés aseptisantes, d’effondrements resurgis. La souffrance est grande santé lorsqu’elle transcende des joies secrètes. Il arrive que l’omniprésence soit au garde à vous des publics relations.

Ravel s’ado nait à sa passion pour un manchot, Raine songe à des patchworks alexandro-romains recouvrant l’horizon du Brabant à l’Indus, aussi déplacés dans le réel que si l’histoire, tête en bas, nous étalait Tom Mix combattant les Cathares, Platon penché sur le cas Hegel, Rodin encensant Henri Moore ou Van Gogh tuyautant Dylan Thomas. Jupiter capitolin apparaîtrait en fixe-chaussettes. Or la censure sommeille, un capharnaüms est médité, vu et recorrigé. C’est le défilé des dragons rosifiants, des harpies dentelées de bas en haut, de dévoreurs d’ombres chinoises surprises en flagrant délit de flirt avec le soleil.

Contre toute attente, l’Odradek est attrapé car il avait une queue ! Les casseurs de noix portent dans le souvenir de leurs gestes les conséquences des marmelades de têtes ; leurs consciences se stockent en paniers d’importation. Pas étonnant sur ce soit bizarre !

Un visage glabre dominant la mêlée débite d’intarissables discours. Une forme particulière de justesse prend son envol, blindée par la relève. Au delà des paysages de Saône, un songe s’allie aux contreforts des Alpes ligures. Une diaphanie jaillissante accouche de la lune immense vers les confins : elle fait des marmottes ses victimes élémentaires.

Impensable et cependant pensé, le rêve ferait bien dormir debout. L’époque n’est pas tendre et la démence en marge se rebrasse tous les jours. Un soleil n’apparaît pas noir, il se réactiverait plutôt par le vouloir du peintre qui propose au regardant d’entrevoir (de voir) la clarté cachée dans la confusion apparente de ces discours et sa tragédie sont à ce prix : par rapport à Cobra, il y a chez un certain Raine plus d’innovation que de reviviscence ! J’entends par là qu’il rêvait et voulut dire autre chose.

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