Texte

Le Cas Sigmund en effet (1978)

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Se jeter par la portière d’une voiture entre Paris et Venise n’a rien de suicidaire. J’en ai fait l’expérience jadis, alors que j’étais chat. Ce n’était pas précisément entre Paris mais entre Vienne et Venise. Vienne est une ville confortable. Tout comme Freud jadis, je m’étais frotté le pelage, un mois et demi durant, sur les banquettes de chez Demel. Freud aimait prendre son thé là.

J’avais fini par ne plus être chat pour devenir chien et sujet à correspondance entre le Maître et Marie Bonaparte. (On sait que la psychanalyse ne répugne pas aux détours et j’avais adopté l’apparence canine). Une certaine lassitude survint. Un chat dans une peau de chien ne pouvait avoir que la nostalgie du voyage bourgeois. Il prit donc un sleeping, compartiment pour dame seule. Une fois les Alpes franchies (1), contemplant les vastes et monotones plaines, la métamorphose, une fois encore, opéra. De chien, je redevins bientôt chat. Le chat n’est pas un chasseur de maïs. Il redoute même cet animal dont les grains sont comme les plombs des cartouches de chasse.

La terreur est le maître-moteur de l’agressivité. Une ultime coquetterie me fit, à coups de langue, lustrer soigneusement mon pelage. Cent kilomètres à l’heure ne sont pas pour effrayer un félin. Un bond, une fois la portière ouverte. Me voici dans un champ de maïs ou plutôt de mystère.

Le maïs s’étend à perte de vue désespérément. Que d’épis granuleux sous leurs vertes armures ! Que de coups de griffes à donner pour les décortiquer. Un champ de maïs m’est toujours apparu comme une banquise bien que j’y regrettasse l’absence de pingouins. Me voici cependant chat polaire, en un pays méditerranéen. Je fais fondre le beurre. Je me procure du poivre au village voisin. Je multiplie les coups de dents. Je m’alimente. Je ne crains pas les cris assourdis qui me parviennent de loin. Je loupe des occasions, tant qu’à faire. Je jubile. J’oublie Venise et mon chemin. Je suis le ténébreux du voyage.

Rochetaillée, le 15/2/78 J.R.

(1) PS. Alpes ou Dolomites, de la rocaille en somme. En somme et en sommets. Le regard bute. C’est là que je veux en venir. Réflecté par des murailles de pierres, le regard vient s’éteindre en des immensités. Parenthèse. Je ne me suis jamais appelé Sigmund. Encore moins Sigmund Freund und Arbeit.

Notice :
Le titre de ce texte sera repris par Claire Peillod pour le catalogue de l'exposition qu'elle a organisée à la Bibliothèque Municipale de Lyon en 1991 sous le titre "Le Cas Raine en effet".