Texte

L’embarquement pour Cythère (1945)

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Une faucille de nuages fend le ciel et découvre deux matières juteuses qui s’épanchent en cascades de lumière rouge et verte. Et le ciel cependant - dont je parle en cascade de lumière rouge et bleue - se meurt d’ennui de rêve, non au moment où l’horizon s’illumine pour prévenir que le jour est fini, mais simplement pour mourir, simple et seul, et se disloquer dans la mer, le lac, la source où se mire Narcisse.

La source est calme, soir de lune et matin d’eau sur la pierre étoilée de lichens et de mousses rocheuses. L’onde reflète un dégoût qui l’accable. L’image tranquille.

Un enfant riait sur la mer

La mer chantait sous l’enfant,

La terre recueille son suffrage et son pied martela le sol mou.

Le sable où s’enlisait ses cuisses - Il était nu l’enfant des eaux - connaît la caresse du naufrage ; et l’air en frissonnait.

Penser c’est gémir.

Il ne gémissait pas. Sa tête penchée en arrière expirait dans un refrain marin.

Ses cheveux comme une large fête de coraux flottaient sur la surface humide aussitôt desséchée par les rayons de Dieu. Désert de colombes tranquilles.

L’enfant croyait aux miracles et à la génération spontanée. Sa mère était morte bien avant l’accouchement. La lune, le sein de ses désirs, le comblait dans son sommeil sans rêve. La nuit sans lune était la mort du sein. Coulisse. Et le soleil lui versait chaque jour dans sa coupe sans désir, un paysage à une dimension, toujours en profondeur. L’enfant sentait donc la courbe qui ramenait inlassablement le paysage dans le dos, mais jamais il n’avait détourné la tête. Il marchait dans le temps en se voyant toujours devant lui pour un jour franchir l’enceinte de ce mutisme sans qu’il sût jamais le chemin qui l’y avait mené. Il avait grandi dans le souvenir et le décor de son archaïsme.

Narcisse au bord de la source a fermé ses paupières et son regard est songe au ciel de ses forêts.

L’enfant avait quitté la plage. Celui que Narcisse avait bien connu et pourchassait de ses regrets. Peut-être était-il plus lié encore qu’il ne pouvait l’admettre à ce corps qui s’ignorait.

Il s’était levé alors que le jour venait de mourir et que la nuit ne s’était pas levée. Le sable ne savait pas s’il devait refroidir : une mince taille flottant à l’horizon s’affirmait avec lenteur.

Des plans chevauchaient, des volumes de clarté et d’obscurité fusionnaient sans confusion, plus profondément qu’à la surface de son oeil poli par la nature.

Un miroir, pas celui du vent qui étale avec complaisance tout ce qu’il a dérobé au monde. l’image qui se fonde dans son éclat est trompeuse comme l’or des rois d’Espagne. Pas celui de la mer qu’il fuit avec horreur. Son regard est pris au filet de sa chape dans l’onde qui la glace.

Les rois sont morts, l’Atride est dans la tombe et Arthur perdu dans sa brumeuse légende. Mais leur plaie saigne encore à l’ombre des poitrines. Toute aisance est déjà captive du sommeil et d’un oubli fatal de soi-même dans lequel on pense intensément ou sur lequel on anticipe.

Notice :
Ces poèmes de jeunesse terminent le recueil de ces entretiens.