Texte

L’Echelle (1971)

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Noir est le blanc en Enfer. Le vertige, sur l’échelle, lorsque celle-ci oscille sous son propre poids, alors qu’un seau de latex - un bidon - accentue la pesanteur haïssable de vingt-cinq kilogrammes de mortelle terreur vous paralyse à dix-huit mètres de hauteur, à dix-huit mètres de la terre (mère toujours perdue, incestueusement inconcevable) fait s’effacer le mur qui devient aveuglant.

Les fantômes surgissent. Les plans prennent du relief et l’on voudrait aussi prendre du recul mais l’on n’ose.

Chaque échelon devient la dérobade d’un pied. Un Faux Pas. Pas encore la chute, la bouteille de vin monte.

Le pinceau devient gouge. Des aspérités illusoires ou des trous, des vides, des creux, des crevasses aux confins-mêmes des gouffres rigidifient les bras. La brosse hésite à travailler à plat. Des doigts à l’oeil, la crampe se propage, crampe molle toujours plus perfectible prolongeant l’éternelle ascension.

Ne pas être trop tard et tomber car la peau poisse.

A mi-hauteur, trop peu et beaucoup trop, l’empreinte digitale marque à jamais l’endroit où la vie fuit la mort. Jamais non, plus jamais, je ne ferai carrière dans l’entreprise dont les parois exigent que l’on peigne blanc pour plaire, et disparaître.

Sur l’échelle à côté, vacillante plus encore, je regarderai mon frère et d’autres ouvriers faire crever de fatigue les montants vermoulus, simulant au ralenti une progression d’échasses.

Echarde dans le coeur, je gagnais de l’argent. La peinture en bâtiment fut ma grande misère. Façades et corniches, je vous hais à présent, et les maisons et les ruines, les rumeurs de la pierre.

Pour occulter le monde, je veux tout en fenêtres. Ne sois pas peintre mon fils. Deviens dans le néant des plus pures lumières, l’artisan d’un reflet.