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L’autre comme simulacre (1972)

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Maniant des objets et des choses dans notre existence quotidienne une logique pragmatique s’impose à la plupart de nos actions et les régit : un principe d’identité sans lequel nous ne prendrions conscience d’aucune différence, et un principe de tiers exclus confortant le principe précité en nous donnant la certitude supplémentaire d’une nécessaire non-identité. Sollicité un jour d’écrire dans une revue psychiatrique et n’ayant que matière à rêver, j’écrivis un petit texte qui ne répondait pas le moins du monde au titre sous lequel il parut. Je le reproduis ici toutefois comme prélude, contenant en germe les quelques réflexions dont la rigueur aurait dû retenir mon attention

L’Autre comme simulacre
Je reviens une fois encore, une fois de trop, sur le terrain littéraire où la rhétorique trouve un champ : celui de la maladie mentale.

Situons : J’ai soigné tout en cherchant à l’être.

Description : J’entre dans un hôpital, à bout. De quoi ? Je voudrais qu’on me le dise et j’ai dans la bouche, sur les lèvres, la réponse. Mais faire mal à autrui me fait plus de mal que de me faire mal à moi-même. Je mentais. A quoi bon dire à autrui ce que l’autre sait mieux ? Je ne procède pas, comme Lacan, à une relecture de Freud que je me garde bien de proposer. Pourtant, les théories m’enchantent. Elles sont les conséquences de périlleuse spéculations dans l’occultation, l’inflation ténébreuse de tribulations qu’aucun dieu n’a prévues.

J’entre au Vinatier comme j’entre à Brugman, Hôpital Universitaire de Bruxelles. Fatigué, mais jeune encore, je ne veux faire oeuvre de romancier ; et pourtant que de choses à écrire : l’histoire d’une table, d’une chaise, de celui qui s’assied devant, l’autre derrière... Un film pas plus éloquent qu’un beau discours sur le désarmement. Avons-nous en face de nous, un médecin, un thérapeute ? Qui accompagne l’autre ? Rigolade. Il faut être très grand acteur pour être celui qui cesse pratiquement d’exister pour laisser exister l’autre. On a beau simuler (et j’ai beaucoup à dire à ce sujet) ou être falot aux limites de sa propre inexistence : toujours trop de poids.

Mûr d’une lourde expérience, j’en dirai davantage le jour où l’on me payera pour dire ce que je sais de cela. Mais ce jour ne connaît pas son aube. Trop de sérieux fait barrière, trop de prétention canalise, trop d’incertitude induisent ce que j’appellerai l’infamie des "dans la loi".

Précisons pour mémoire que je parle en premier de l’homme étant entendu de ce fait que l’objectivité qu’il recherche, en les meilleurs des cas, fait de lui le sujet et l’objet. Ce lieu commun mérite d’être tenu pour un postulat, un postulat étant un fait qui allège l’appareil déjà trop alourdi des démonstrations compliquées. Remarque : on ne peut avoir foi dans un postulat qu’à la condition de bâtir un système cohérent qui le rende valide et nous y reviendrons.

Mon propos est l’Homme, je l’ai dit. Une première réflexion m’incline à me demander si l’Homme fait partie d’une catégorie régie par le principe d’identité. L’Homme est-il un Homme ou un être différencié de ce que l’on croit semblable ? Pour l’instant, je laisse aux ethnologues et autres spécialistes le soin d’en discuter. Il serait important de souligner un centrifugation et un besoin de coagulation apparemment nécessaire et contradictoire à la survie de l’espèce.

Mon deuxième postulat, qui est en fait un théorème nécessite des développement qui sont une démonstration : s’individualiser est un besoin capital, soit sur un plan purement individuel, soit de communautés qui semblent ne pouvoir s’aligner à l’échelle planétaire. Je m’interdis cependant de ne rien démontrer et pour la suite de ce propos, je me réfère à Rimbaud et à sa célèbre formule "Je est un autre".

Les poètes ont souvent été avant la lettre des savants - on en discute souvent - ce qui ne m’empêche pas de trouver la formule de Rimbaud dépassée. La question à se poser est des plus simples. Pour être un autre, j’aimerais à pouvoir définir qui est ce "Je".

Inversons les problèmes quitte à les rendre sans précautions trop ardus. Non seulement si l’autre, mais plus encore les autres sont notre souche et notre environnement qu’adviendrait-il de notre identité ? Notre capital génétique nous façonne déjà. L’aliénation joue au niveau de l’espèce. mais le milieu existe et des circonstances troublent l’ordre établi. Parmi mille et un facteurs de perturbation il faut compter l’environnement des autres hommes dont la présence fait que nous existons.

Troisième postulat : aucune existence possible sans la présence des autres, d’un perpétuel ajustement, d’un consensus vivendi susceptible de conduire à l’altruisme, à la douloureuse castration ou l’auto-mutilation.

Que ces quelques réflexions se suffisent. Moraliste, j’ajouterais qu’en supprimant autrui, nous nous auto-mutilons. La mort pourtant, dans l’élan de vivre, est un moteur indispensable. Elle est le fantasme qui nous pousse en avant. Il s’agit de la sienne qui, disait Ghelderode, est la compagne obligée du poète dramatique. La poésie vient d’abord, la mort vient ensuite.

En fait, j’espère n’avoir rien démontré qui ressortisse à un rationalisme qui vraiment me ferait honte.