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Jean Raine LE MAL ENTENDU (1992)

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On ne sait par quel bout le prendre, tant l’artiste mena, de front ou parallèlement, des activités toutes en méandres - et tant l’homme se hérissait d’aspérités. Suivre le fil de Jean Raine, dégager les grandes lignes d’une oeuvre qui se voulait une catharsis de la vie, une contestation de l’existence ?

Jean Raine n’a rien fait pour y aider, lui qui, dans des commentaires aussi intransigeants que pathétiques, revendiquait de l’artiste une situation de perpétuel porte-à-faux. Et qui, méthode du désordre à l’appui, a pris un malin plaisir, une malicieuse revanche à embrouiller les lignes, à tortiller le fil ne laissant qu’un noeud d’apparence inextricable derrière lui, à son décès, en 1986.

L’homme de plus en plus est victime d’un sort banal et intolérable, écrivait-il en 1972.

Par personne interposée, il renaît de son trépas qui n’est autre que son insignifiance intolérable. Il se peut que rien ne soit plus intolérable que de disposer de facultés qui ne servent à rien. De cette constatation, Jean Raine - né Jean Philippe Robert Geenen à Bruxelles, en 1927 - aurait pu faire une tirade, le frontispice général d’une oeuvre, tant, comme Cyranno, il l’a servit avec constance. Et c’est un peu comme une éternelle occasion manquée qui s’est esquissée entre le peintre et son public. Ce libre-penseur du décloisonnement, cet artiste qui ne voulait ni plan de carrière, ni réussite, s’est autodétruit avec une véhémence qu’il cultivait et redoutait à la fois. Autant dire que ce parcours de l’oeuvre que nous offrent la Maison de la Culture de Namur, les galeries Cyan à Liège et Quadri à Bruxelles devrait faire figure de révélation, même tardive, à beaucoup.

Effervescence et Cinéma

Jean Raine est né de l’effervescence. Son patronyme, il le tirera de quelques lettres sorties au hasard d’un chapeau : une recette qui fit ses preuves, juste après le second conflit mondial. A la veille du second, Jean Raine fréquente le lycée Adolphe Max de Bruxelles, a pour condisciple Luc de Heusch et Hubert Juin, pour professeur Fernand Verhesen. Durant l’occupation, il découvre Ghelderode, Magritte, Lecomte, Scutenaire, se lie avec André Souris et Célestin Deliège, abandonne les études secondaires et entre, brièvement, à l’U.L.B. avant d’exercer divers petits métiers pour gagner sa vie.

A la libération, il fréquente les "Dimanche" de Luc Hasaerts (créateur du Séminaire des Arts), André Thirifays (l’un des fondateurs de la Cinémathèque). Années cruciales, elles lui permettent de rencontrer Alechinsky, Storck, Joris Ivens, et les futurs membres hollandais de Cobra, Appel, Corneille, Constant. A vingt ans, il a fait le tour du monde des arts et lettres d’avant garde de Paris à Bruxelles, et tient en mains ses cartes de prédilection : cinéma, écriture, peinture.

Le cinéma pour commencer. En 1946, Henri Langlois décentralise la Cinémathèque française à Bruxelles, le temps d’une exposition. Raine entre en contact avec lui, anime des conférences, s’intéresse au dessin animé. Il n’en faut pas plus pour que se nouent des liens d’abord professionnels, très rapidement amicaux. Ayant épousé une comédienne : Nadine Bellaigue, Jean Raine la suit à Paris et collabore jusqu’en 1960 avec Langlois.

En 49, il réalise son premier film documentaire, "Le test du village", qui doit beaucoup au Docteur Pierre Mabille, familier d’André Breton et auteur du Miroir du Merveilleux. Véritable "père spirituel" de Raine, il l’initie à différentes méthodes d’investigations médicales, et l’aide à enfin achever un travail, chose que, dans son exubérance quelque peu immature et les difficultés matérielles, Raine a du mal à accomplir. Organisateur en 1951, à l’occasion de la dernière manifestation Cobra de Liège, d’un festival du Film Expérimental et Abstrait, Jean Raine retrouve à plusieurs reprises son ami Luc de Heusch (pour Perséphone et Michel de Ghelderode, entre autres), travaille avec Storck, Henri Kessels (Breughel et Goya ) et sur la filmographie de Marcel Lherbier à la Cinémathèque.

Le poignard et le pinceau

Solitaire, il n’évite pas les ateliers du Marais et la rue de la Paille. Raine participe très vite - par l’écrit - à l’aventure Cobra, poèmes, articles critiques, et, déjà, une forme très personnelle d’exploration du moi : textes poético-scientifiques des films documentaires, commentaires sur l’art brut des handicapés mentaux, sur les dessins d’enfants attardés, ou encore le "journal de bord". Auto-analyse de ses névroses, de ses vertiges, de l’emprise de la boisson sur la création, Jean Raine s’enferme dans un laboratoire. Par l’écriture et la peinture, à la lumière de ses lectures philosophiques et psychologiques de Bachelard, il étudie et affirme son propre comportement artistique.

Il se voudrait le médiateur entre la bête et l’être évolué, l’intercesseur de deux mondes : le premier, archaïque, barbare, irrationnel est issu du rimbaldien dérèglement de tous les sens ; l’autre salvateur, régulateur des malaises, implique effort, attention ténacité. Comme les images d’Epinal de jadis écrit-il on peut imaginer le pinceau comme un poignard serré entre les dents. Peindre n’est peut-être que l’expression de désirs assassins.

Désirs assassins non pas tant portés sur autrui que sur soi-même : derrière la composition du personnage, - qui aime comparer l’artiste à l’outlaw, et qui a gardé de son séjour à San Francisco, entre 1966 et 1968, une certaine attraction pour le happening, le one man show - il met en chantier une lente et systématique dégradation de lui-même. A grands coups d’alcool, Jean Raine a dévasté sa vie, buvant comme il peignait : avec une impatience frénétique, avec des fulgurances extrêmes, des coulées de lave torrentielles, un débridé du geste qui ira s’amplifiant avec le temps noyant dans un déluge de couleurs le blanc de toiles menacées par le gigantisme.

Hospitalisations répétées, coma éthylique, ressources financières précaires, mariages divorces, déracinements, Jean Raine s’est abîmé, avec jouissance, dans ce qu’il appelait les cauchemars et les diversions qui détruisent l’être.

L’atelier des interrogations

Dans l’atelier de Jean Raine, à Rochetaillée sur Saône, Anne Parian a répertorié près de 900 oeuvres dont une grande part exposées au Centre d’art contemporain de Saint Priest est présenté à Namur. La nomenclature éditée pour l’occasion constitue un jalon essentiel dans l’établissement d’un catalogue général de l’oeuvre. Le travail d’Anne Parian a été basé sur l’ordre chronologique, ce qui permet, année par année de faire apparaître les priorités de Jean Raine dans l’utilisation de certains matériaux.

Des premiers petits dessins (crayon, encre, lavis) de 1944 aux ultimes "thermo-impressions" de 1986 (les plus grandes font 1,40m x 4,50m) on peut considérer un parcours qui tient compte également des disponibilités matérielles de l’artiste, avec comme première époque marquante, les années 57 à 60. Carton, papiers collés, papier kraft, Raine peint avec tout ce qui lui passe sous la main, au mieux les fonds de pots d’Alechinsky, à défaut cirage, colorants alimentaires, crayons gras, craies... Ensuite il trouve son aire d’envol, avec l’irruption du noir et blanc : encre de chine et papier, le bol dans une main, et l’autre qui court, s’agite, durant cinq, six années, où se déploie le cinéma qu’il avait en poche (Ivan Alechine).

Période de stabilité et d’abstinence, qu’il doit à la présence attentive de son épouse Sanky. L’artiste apprivoise pour un temps son mal-être, pour le plus grand ensoleillement de ces encres qui éclatent de vitalité, du "pari gagné" : les fantômes de Raine ont fui sur le papier. Mais peu à peu le vertige le reprend. Et l’alcool suit. Echappé aux Etats-Unis, où il s’éprend du Pop-Art et expose à plusieurs reprises, non sans succès. Enfin, c’est de 1968 à 1986, le retour à Lyon. Fuir l’endroit, la place, le lieu où je risque d’être si je m’y arrête. L’oeuvre glisse dans la même errance, les techniques se multiplient, avec une nette prépondérance de l’acrylique, et des formats de plus en plus étendus. La couleur serpente, la toile devient le signe vivant d’une transe qui déborde l’espace du regard. Influences de l’action painting, du séjour américain, des survivances figuratives de Cobra : Jean Raine livre sa dernière bataille.

Certaines des oeuvres exposées chez Cyan portent clairement les stigmates de l’ivresse, mais elles ganent en intensité, en provocation. Jusque dans les titres qui font oublier le caractère tragique de la toile, pour mieux dérouter par un grincement, un calembour, une pirouette. Cette oeuvre-là est entière, sans compromis, et, à sa manière, exemplaire.