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Jean Raine, la mort à l’infini (1994)

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Nombreuses sont les initiatives qui tendent à rendre hommage au parcours de météorite de Jean Raine. Homme écorché vif, à l’esprit sans cesse tourmenté par des visions cauchemardesques issues des compositions fantômatiques de James Ensor. Au Musée de Brou à Bourg-en-Bresse dans le solennel cloître, chez Gérard Chomarat, ou dans le beau volume de la grande salle d’exposition de la Maison du peuple de Vénissieux, nous retrouvons la même puissance expressive, le même délire onirique, une véritable unité de langage qui donne au trait à l’encre de Jean Raine sa dimension de langage universel. Le message est là. Cette oeuvre est le gigantesque cri d’un homme blessé, dès son adolescence. Il y a du Rimbaud chez ce romantique que la vie tentera de soumettre, chez cet éphèbe flamboyant que le protocole de l’existence en société réduira peu à peu à une ombre, à une masse d’échecs, au deuil d’une part de sa volonté et de son exigence.

Je garde, lorsque je pense à Jean Raine deux images à l’esprit. Tout d’abord, celle de l’homme encore jeune qui revient des Etats-Unis, qui va se fixer à Lyon et qui est interrogé pour la télévision régionale par notre confrère Jean-Jacques Lerrant. Son oeil est vif comme son esprit.

Il produit alors le meilleur de son oeuvre, nous somme au début des années 60, à l’époque de : "A vélo dans les bois", "Fugue sans illusion", "Coup de frein du matador", Bousculade au Vel d’Hiv, etc. Il maîtrise parfaitement sa technique et son inspiration est claire et puissante. Il symbolise totalement l’artiste type nourri des règles qui régissent le groupe Cobra. Comme les membres de ce groupe révélé en France par Michel Ragon, dès 1947 : Karel Appel, Christian Dotrement, Pierre Alechinsky, Corneille, Jacques Doucet, Asger Jorn etc., il pensait que la création naît de la maîtrise de tous les genres : poésie, littérature, peinture, cinéma.

La seconde image est le souvenir d’une froide après-midi passée avec Jean Raine dans la galerie l’Ollave de Jean de Breyne quelque mois avant son décès, à regarder les copies en vidéo des films qu’il avait réalisés dans sa jeunesse, en particulier sur l’auteur dramatique Michel de Ghelderode, et différents reportages conçus tout au long de son parcours lyonnais.

De la première page à la seconde, un homme a souffert et aimé dans un climat de trop lourde indifférence, souvent il a perdu pied, mais jamais il n’a fait naufrage. Cet artiste était encore dans ses dernières apparitions publiques capable de nous donner à rêver, de partager sa ferveur et sa passion qu’il aimait mêler dans les encres de couleurs en les foulant avec son corps meurtri, avec des gestes parfois malhabiles que venait prolonger sa compagne dévouée Sanky Raine qui se bat aujourd’hui, pour la reconnaissance de cet art de visionnaire.

Peintre, Jean Raine était aussi poète, et les éditions de la Différence publient un gros recueil de ses poèmes.