Texte

Jean Raine, l’oeil du typhon (1988)

Auteur :
Extraits :

Salvador Dali parle des "rafales de Pollock, le "Marseillais de l’abstrait". On peut évoquer celles de Jean Raine qui en est peut-être le maudit. Typhon tellurique, son oeuvre est construite en abîme, aspirée et engloutie en grandes ondes souterraines et sous-marines vers cet oeil-centre partout présent ; somme toute vers l’expérience ultime de la mort.

Car Jean Raine fut quelqu’un qui s’établit dans le risque. Un des seuls "lyonnais" à se lier avec les mouvements internationaux ("Cobra"), il a aujourd’hui droit à sa rétrospective (1944-1986). Longtemps ignoré de son vivant ("Verrière", "L’Elysée" ; encore que les lieux institutionnels de Lyon ne l’aient toujours pas montré.

Peintre essentiel, Jean Raine noie son angoisse dans la démesure. Il dévoie les normes en grands gestes barbares et rebelles, avec cependant une jubilation bouffonnante et le goût pour un humour grotesque. Ses trognes, ses ectoplasmes, les gueules de ses délires d’alcools et de rages vont et viennent entre la provocation, le cri du rebelle et une soif quasi lyrique de la couleur. En effet Jean Raine l’utilise parfois de façon naïve et primesautière en larges traces lumineuses et solaires, dans son ardeur à envahir la surface, il rogne, il accumule, il tache, il griffe, il s’acharne ; il squatte l’espace, le graffitise ; il ne lui lâche rien dans la mesure où il ne veut rien lui abandonner.

Il multiplie les supports : papier, carton, toile, bois, canson. Il se sert de tout : huile, cirage, crayon, colorants alimentaires, encres, acrylique. Il expérimente bien des techniques : mine de plomb, peinture, pastels, calcographie, sérigraphie. Il se joue des titres furieux : "La chiasse spirituelle", "Echelle pour catastrophe" ou "Gueule vitrifiée de con".

Dans ce grand chaos imprécateur, il inclut des géométries, dessine des escaliers, délimite les formes et les entoure pour ne pas être tout à fait abstrait ou tout à fait expressionniste. Il a tout exploré, toutes limites. Il n’est jamais resté tranquille. Cette exposition en témoigne ; elle marquera. Reste une torture ; un homme nu, désemparé. Il en est mort.