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Jean Raine, l’insoumis (2012)

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Jean Raine. - Le grand inconnu de Cobra pour Michel Ragon, s’est rallié d’abord aux surréalistes belges rencontrés à la Taverne du Palais des beaux-arts de Bruxelles. Né à Schaerbeek (Belgique), Jean Geenen est marqué par la mort de son père à l’âge de 8 ans. Personnalité riche et complexe, paroxystique, exorcisant un mal de vivre dans l’écriture et la peinture, son œuvre reste encore trop discrète. L’exposition prolonge celle de la donation Sanky et Jean Raine au Musée de Beaux Arts de Lyon qui l’exposa en 2008. Les œuvres réunies ici, datées entre 1961 et 1980 constituent une anthologie. Depuis 1957, il peint régulièrement.

Formidablement doué il passe de l’écriture au cinéma expérimental, à la peinture. L’année 1961 est une date symbolique puisqu’il sort d’un long coma éthylique qui lui a ôté la perception des couleurs. Il démarre une série de grandes encres en noir et blanc, réalisées sous l’emprise d’une force qui vaut comme performance, entre transe et vision médiumnique. Figure hallucinogènes, monstres et ectoplasmes seront le fruit de ses ivresses. Il pensait que l’alcool était le passage obligé pour créer comme l’avait fait Baudelaire. Jean se consacre alors à la réadaptation des malades mentaux au sein du Club Antonin Artaud à Bruxelles, dont il est l’un des fondateurs avec Sankisha Rolin Hymans qu’il épouse en 1965. Cet anticonformiste fut dans les années 1940 une figure incontournable de la vie culturelle belge. Il fréquente alors les Dimanche de Luc Hasaeerts au cours desquels il rencontre Alechinsky qui devient un ami, découvre le mouvement Cobra et écrit à plusieurs reprises dans la revue éponyme. A Paris où il séjourne en 1947, il s’est lié avec Magritte, Brauner, a rencontré Breton, Pierre Mabille. Il est l’anti-héros placé sous la "philosophie du non" de Bachelard. Poète et peintre renégat, il refuse toute allégeance aux chapelles artistiques. Il revendique la fulgurance, la fureur, sans s’inféoder à Cobra dont il rejette la virtuosité technique, la retrouvant malgré lui. Il se déclare "subréaliste" et tente d’établir un lien psychanalytique entre figuration et abstraction. En 1965, un séjour en Italie suivi d’un voyage aux Etats Unis, le font renouer avec la couleur. Il adopte l’acrylique sur les conseils d’Alechinsky. Entre 1965 et 1967 il peint des petits formats d’une touche alerte et serrée dans des dominantes de tons froids. De retour en France, il se fixe près de Lyon, à Rochetaillée, où il passera les derniers jours de sa vie. Il est alors soutenu par les critiques René Déroudille et Jean Jacques Lerrant : La Galerie l’Oeil écoute à Lyon l’expose en 1972. De nouveau interné en 1969, il revient à de grandes encres évoquant des arbres sciés. Raine travaille au sol étalant ses feuilles de papier (exclusivement) sur lesquelles il projette des couleurs très diluées, les foulant aux pieds avant toute création. Il effectue une danse chamanique, écrase la matière, guette des germinations, laisse éclore des taches. Ses créatures hybrides défilent en une danse macabre comme pour un carnaval grand-guignolesque.

L’écriture est souple, serpentine, s’égare et retrouve l’esprit fantastique de Bruegel et de Bosch, les jardins des délices et supplices, et les pulsions barbares de tout un peuple de gnomes en délire. Il continue d’écrire et peint d’une façon discontinue. Tous les été, il s’échappe du "désert lyonnais" et rejoint la communauté d’artistes de Calice Ligure en Italie. Ses périodes constituent "ce qu’on appelle des séries, comme de si de tableau en tableau se développait une chaine qui devait être un cycle complet", a-t-il confié. Il renoue avec les grands formats à partir de 1981. Les dernière années assistent au triomphe de la couleur. Il atteint à un raffinement des valeurs dans une palette qui exalte ses compositions informelles. Un tel chromatisme épouse un délire qu’il dit être "sacré" à la fin de sa vie. Dans un délabrement physique extrême et ne déchéance due à l’alcool, il exercera jusqu’à la fin une puissance de séduction et de provocation.
Lydia Harambourg