Texte

Jean Raine l’indompté (1972)

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Les spasmes du corps et de l’âme dont Jean Raine se trouve perpétuellement soulevé ont fatalement conduit ce peintre vers le mouvement surréaliste, vers les êtres illuminés dont il demeure, en Belgique et en France un des plus sûrs répondant.

L’homme peut-il se faire "voyant", "voleur de feu" ? Jean Raine ne cherche pas de réponses aux interrogations permanentes qui foudroient sa vie et qui l’empêchent de se sentir bien dans sa peau.

La poésie, la peinture constituent son existence même, et s’il ne possédait pas ces moyens d’expression, ces "soupapes de sûreté" quel pourrait être le but de ce personnage écorché qui se sent toujours solitaire, rejeté par ceux qui ne peuvent comprendre que l’on brûle sa vie pour mieux vivre ?

Devant les fantômes de ses toiles, la raison, s’égare et tant mieux si "la folle du logis" peut entraîner le petit-fils de Descartes vers des contrées sataniques, vers des territoires où les têtes de Jérôme Bosch, les cortèges de James Ensor se métamorphosent sous le pinceau de Jean Raine, en d’étonnantes gerbes de fleurs fantastiques.

Les yeux, les visages paroxystiques, peints par l’artiste, ne sont pas ceux que l’on découvre dans les toiles fardées de Van Dongen mais ils possèdent, comme ceux du peintre des mondaines partouzardes, l’étrange fixité, la terreur panique dont on a de la peine à se détourner.

En plein coeur, la décharge de vitriol plastique accumulé par Jean Raine se transforme par quel mystérieux phénomène en guirlandes fleuries, sans que pour autant les fulgurances du peintre ne conservent les attaques agressives du poète.

Jean Raine ignore les images imposées du Style. Son oeuvre est un cri puissant de souffrance, un appel désespéré d’inquiétude, une somme de provocation et de tendresse qu’il lui faut absolument défouler.

L’état second est atteint par artifice. Mais qu’importent les moyens puisque les buts visés conduisent à la délivrance, guident le peintre vers les ateliers gothiques riches de gargouilles magiques, de sculptures baroques, de gestes voisins du blasphème.

Jean Raine appartient à la race des contestataires et des irrédentistes qui ne cherchent pas à communiquer, même si leurs oeuvres peuvent parfois les relier à la tribu, leur apporter les moyens de poursuivre leur lutte, de retrouver un semblant de sérénité.

Il apparaît en effet impossible de penser à un Jean Raine dompté. Comme il nous plaît, au contraire, qu’en marge de "COBRA" et de tous les mouvements expressionnistes, le peintre demeure attaché à la secrète vérité des choses, à un univers différent dont il possède les clefs.

Avec Jean Raine un torrent de formes et de couleurs déferle entraînant tout sur son passage. Combien il apparaît nécessaire de connaître quelquefois la démesure, d’entendre les dissonances du Verbe, de vivre un peu en enfer et en poésie.