Texte

Jean Raine : Elysée galerie (1988)

Extraits :

Il en est de la peinture comme du cinéma : le rideau se lève parfois fort tard sur les oeuvres d’importance.

La mort passe par là avant que la terrible loi du marché n’avalise le travail d’un homme.. Ils sont quelques uns qui ne sachant pas tourner autour du pot pour plaire et s’inscrire dans la mode ont tourné leur vie en dérision à force d’avoir à dire sans être entendu. Jean Raine fût de ceux-là, peintre fabuleux, reconnu par les initiés, conservateurs ou critiques mais aussi bon gestionnaire de son image que de son compte en banque, il resta méconnu du grand public. Et puis les vents tournant aussi, et les actions de Cobra se retrouvant au Zénith, on pose soudain un autre regard sur ce peintre qui en attendant se retrouve à l’Elisée. Avant une très belle rétrospective de ses encres à Paris et d’autres expositions "capitales" dès aujourd’hui programmées. Toutes manifestations qui devraient lui donner la renommée qu’il mérite, à l’instar de ses compères de Cobra.

Né à Bruxelles, issu d’un famille d’artistes, Jean Raine très jeune a rencontré les surréalistes belges, fut un familier de Magritte, de Scutenaire, avant de se lier d’amitié avec Alechinsky, Delvaux, Storck, Langlois, Matta, Breton, Broodthaers. Citer tous ceux qui l’entourèrent, ceux avec qui il travailla au sein de Cobra, à la Cinémathèque, puis au fil de ses voyages en Europe et aux Etats Unis serait liste trop longue et ne saurait dire ce que lui Jean Raine, apporta aux signataires de cette liste.

On ne reste pas par hasard dans l’entourage des grands. Sauf parasitage dont on ne pourrait soupçonner Jean Raine tant il était de l’autre côté, celui de la paranoïa. Sûr de son art et doutant tout à la fois, fuyant les circuits traditionnels du marché de l’art, il manipula toujours en urgence son double destin : créateur de génie et peintre méconnu. Merveilleux théoricien du surréalisme (lire son manifeste du subréalisme) il met son sur-moi en vacances pour laisser dire ses pulsions. Son moi met au monde avec une étonnante acuité des peintures où fulgurance et maîtrise sont les deux yeux d’un regard visionnaire.

Un regard sur des regards, ceux qui peuplent ses toiles, ceux des autres sans qui Raine ne saurait exister, malgré ou avec eux. Ses toiles disent les vecteurs antagonistes de sa création, tendresse, agressivité, inséparables du fait même de son rapport hystérique à l’autre. L’autodestruction est là. En pleine conscience. Avec un autre, manifeste pour ceux qui pourraient en douter, l’alcool.

Ces "canons" de la peinture jamais n’altèrent son geste : sûr, ample, qui se déploie en une aventure magistralement contrôlée, il suit son propre conseil "progressant à grands bons vers ce néant qui est l’être, tout en n’affirmant rien davantage". Sinon que "la parole pourtant est claire. C’est de souffrance qu’il s’agit. Douleur divinatoire, du moment qu’il y a distance d’avec elle par le biais même de ce saut dans le vide créé et recréé.

Jean Raine ne revient pas sur ce qu’il a à dire, d’ailleurs c’est inutile, nos regards égoïstes sont pleinement comblés.