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Jean Raine (1992)

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Volutes de fumées peut-être ou balancement des algues sous eau, les peintures et dessins de Jean Raine auraient volontiers pu prétendre appartenir au catalogue des capricieuses légèretés, des insouciantes exhalaisons de buée s’ils ne participaient à ce point au scandale des méandres et des formes déliées, aux tâtonnement des sillages fielleux et elliptiques, aux spasmodiques accès de rage et aux brusques bourrades de l’homme qui à travers les traits fiévreux qu’il livre ou assène au papier, tente de savoir s’il possède encore un coeur, à force de se lancer à l’assaut des extrêmes, d’affronter les pires épreuves.

Mille fois plutôt qu’une, Raine s’est escrimé avec le cauchemar, ses hantises, ses lugubres phobies, ses misérables démons, mille fois la formule des exorcismes puisait sans l’alchimique encre de la spontanéité pour y trouver un semblant d’exutoire aux noirceurs appréhendées. Sans cesse, il rêvait que le scandale éclate et anticipait la réparation des premières injustices, même s’il savait assez que la lie toujours remonte et qu’un jour les victoires annoncées se révèlent lamentables débâcles.

C’est dire alors combien il aspirait à rejoindre et réunir les rivages ennemis de la vie, funambule progressant sur le fil ténu de sa chute sans cesse en suspens, travaillant sous le double signe de l’écriture et de la peinture, du tumulte révoltant et de la curiosité avide, offrant le visage gémellaire des êtres animés par la duplicité et de ce fait maudis, tantôt jeune et gai, tantôt sombre d’avoir trop vécu ce qui semblait manquer au premier, sur le point de concéder sa défaite, à la lisière du cynisme, redressant pourtant la barre, vitupérant une fois encore, se laissant entraîner dans la grande "fantasmagie", celle qui parfois requiert de hautes et rudes luttes pour sauver un trait de la déliquescence.

Bousculé, chahuté, malmené par les tangages d’une fébrile entreprise dont il tenait l’incertain balancier, il n’avait de cesse de courir les images, celles du cinéma d’abord, de la poésie ensuite, du dessin noir et blanc, de la peinture toute en couleur éclatante et vivement jaillie, enfin. Depuis toujours, curiosité vagabonde, participant à l’esprit de Cobra, appréciant l’"antispécialisme" préconisé par Dotremont, il possédait la tête chercheuse de ceux qui aiment provoquer les rencontres. Durant la guerre il se liera avec Michel de Ghelderode, puis ce sera Magritte ou Marcel Broodthaers dont il devient l’intime, Luc de Heusch, Henri Storck aux films desquels il collaborera souvent, Pierre Alechinsky qui souvent s’avérera soutien.

C’est qu’il ne se lance pas tout de suite dans la peinture avec la fougue de l’adolescence finissant, le cinéma l’attire et la poésie le titille. Langlois l’animateur de la cinémathèque l’invite à venir le seconder, il organise, dans l’esprit de Cobra les premières rencontres du cinéma expérimental à Liège en 1951. Des voies semblent se définir mais il préfère quitter les grandes allées de l’existence d’avance dessinée et écrire pour lui-même ou pour le cinéma, déraper et glisser sur des chemins latéraux où la terre transpire le parfum des libertés et excite le papillonnement des fantaisies, des goûts, des humeurs caractéristiques des existences buissonnières.

Il faut que la mort le menace et qu’il ressuscite avec un sentiment de rescapé pour qu’il s’engage dans la peinture, la considère comme moyen d’expression et de libération ; pas seulement pour lui mais pour ceux dont un instant il s’est senti proche parce que la déchéance ne cesse de le fasciner, de l’hypnotiser, c’est la conséquence de ce sentiment du rescapé, il sait la chute possible à chaque instant comme il sait par ailleurs que le temps presse, l’urgence se précise, il faudrait que l’art transmue la vie, que la poésie triomphe et pourtant une fois de plus le rêve se mue en grincement sarcastique. Une fois de plus il aura beaucoup laissé miroiter et peu donné, pour ainsi dire un injurieux rien, quelques miettes arrachées à l’infernal tourment de vouloir respirer un peu plus loin que le simple bout du nez.

Jean Raine est mort le 29 juin 186 à Rochetaillée sur Saône, non loin de Lyon. Il avait vu le jour à Schaerbeek le 24 janvier 1927.