Texte

Introduction à une psychopathologie du mystère (1984)

Auteur :
Extraits :

Sans doute par déformation professionnelle et par prédilection, mon propos naît d’une réflexion sur "le mystère poétique". Réflexion irritante, tant le sujet fut rabâché dans tous les secteurs des arts, par des créateurs et des philosophes incultes pour qui le mystère ne fut qu’un bouclier. Le bouclier, chacun le sait, est rarement dans la panoplie du guerrier, une arme offensive, hors dans les corps à corps, un accessoire d’alcôve.

Dans mon dictionnaire des synonymes, cet accessoire n’est de plus qu’un paravent. Para quel vent ? Para quel souffle, menaçant de saper le fondement de l’édifice poétique. Différons d’en parler pour mieux y revenir. Le bien le plus pesant de l’homme est son capital d’ignorance. Capital encombrant, nécessairement valorisé. Pour n’être pas écrasant il faut qu’il soit précieux. L’ignorance est, entre tous nos biens, l’un des plus exigeant. Valeur négative qu’il faut sans cesse positiver, elle nécessite une aréotectonique subtile pour être tolérable, un réseau de défenses (au sens psychanalytique du mot de chicanes, de labyrinthes au coeur desquels nous bâtissons une chambre forte, un véritable temple. En ce lieu, s’effectue une transmutation mystique : l’Ignorance prend forme de Mystère. Naissent les superstitions et les mythes. Voilà le tour de passe-passe qui s’opère communément comme par une opération du Saint Esprit.

Commode, cette religion d’athée qui rend l’existence supportable. Plus l’ignorance est grande, plus le Mystère s’accroît, se fortifie, semble donner son prix à la vie, De là le stade où l’ignorance est à la frontière qui sépare le connu de l’inconnu et cet étrange mécanisme archaïque qui incline l’homme, non à la dépasser pour étendre le champ de sa clarté, mais au contraire à régresser et à replonger dans la nuit qu’il est incapable de considérer sans détours et sereinement. Le mystère se cultive à peu de frais ; il est envahissant comme le chardon ou l’ortie et le commun des mortels semble y trouver son compte.

Mais ce compte ne fait pas le mien, et surtout pas dans l’Art, dans l’art de vivre, de concevoir, de créer. Ni Sélénites, ni petits gnomes verts habitant d’autres planètes. Ni fleurs ni couronnes. Aucun regret. La majorité des hommes vivent de mystères à bon marché. La paresse qui les ratatine étend le champ de leurs croyances naïves.

Des facteurs socioculturels expliquent et état de choses. La connaissance et la rigueur sont hors de portée du "commun des mortels". Par contre il est inacceptable de voir des artistes et même des hommes de science pris au pige de ce mécanisme, s’embourber dans le merdier de ces pseudo mystères. La mission de l’art comme celle de la science est de ne concevoir comme mystère que l’inconnu qui se dérobe à leur démarche systématique. De plus, l’homme de science comme l’artiste se doit en plus de considérer ce qui se dérobe à son approche de créer du connu pour en dissiper le mystère. Le mystère y trouve son compte.

Les vrais mystères sont plus rares encore que les miracles tout en étant moins problématiques.

Pour en terminer, je voudrais conter une expérience personnelle peu orthodoxe mais édifiante.

Vers l’âge de douze ans - qu’on me pardonne - je fus comme beaucoup d’autres enfants à cet âge en proie à une crise mystique et me convertis à la religion catholique curé de campagne qui nous faisait le catéchisme devait avoir la conviction que moins on comprend plus on croit. Il voyait des mystères partout. Le sommet de cette pyramide d’ignorance était celui de la Sainte Trinité. Quelle rage ne fut pas la sienne lorsque je prétendis que j’y voyais clair comme dans de l’eau de roche. Mon raisonnement était le suivant : s’il y avait trois personnes en une, c’était qu’un était égal à trois. Une arithmétique dont la base était l’unité trois. Chaque personne étant un tiers de cette unité, indissoluble bien sûr puisqu’un tiers ne peut se concevoir sans l’existence des deux autres.

Mon rationalisme naissant se complaisait en ce raisonnement simpliste mais auquel mon curé ne trouvait aucun argument à opposer. Il en devenait apoplectique. Tout compte fait, même avec le recul du temps, je préfère une explication apparemment scientifique à l’acceptation résignée que voulait m’imposer - croâ - le corbeau en soutane.