Texte

Il ne faut rien attendre ici ... (1982)

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1. Il ne faut rien attendre ici qui ne soit mis entre parenthèses. Trop d’évènements douloureux furent source de volupté. Trop de chutes furent des envols. Trop de disparitions honteuses, un acte de présence. Trop de présence enfin, qui n’inclinât à faire fuir. J’ai en vain labouré un désert. J’ai récolté le sable de mon corps et le vent qui me traverse et qui toujours m’inspire. Me voici main tendue et d’aurore averti. A l’horizon déjà le soleil décline. Ainsi écartelé, je me dédie ce livre pour m’aider à survivre à d’ancestrales morts. Je trouve en ce manuscrit des trous, quelques pages blanches en attente d’une maculation, des taches d’insalubrité, des moments d’impuissance. Les oblitérer.
Ecrire : mac mac mac et ajouter arthur ou mahon ou douglas ou intosh ; parader dans un kilt, cornemuse intégrée ; ou mac mac mac encore pour ne rien ajouter ; ou bafouiller mec mec mec pour qualifier tous ceux auxquels je pense ; voici ce que je hasarde pour justifier l’existence de mes troublantes absurdités. Tout rayonne autour d’un arbre qui se veut un pivot de l’automne. Tout respire la bronchite, tout se meurt messieurs-dames. J’ai la joie quotidienne de voir le curé ivre-mort pisser contre la porte de la sacristie. Il fuit lorsqu’il me voit - évènement peu chrétien. Je ferme sa braguette et prends le relais.

2. A l’écoute des messages dans le silence cosmique, capter les bip bip de l’angoisse et faire de ces signes de la matière. Cette matière me construit. Une source phobique d’énergie et la reprécipitation de cette matière dans un univers de vertige. Ce vertige est un néant. Le néant est décidément le fil sur lequel on peut s’aventurer. Un univers de phobies dessine à l’infini des galaxies. Etre l’artisan de ses phobies est être maître de ses échos. On n’entend que ce qui se répercute. L’objet lui-même est inexistant à jamais.

3. Je ne suis plus nulle part. De refuge, je n’en ai plus aucun. Les phobies se sont généralisées. De reculs en regrets tout s’enlise. Mon cerveau n’est plus que boue. J’ai réussi un beau projet. Ne plus savoir comment exister. N’être plus maître de mes souvenirs ni de mes pensées. Suit ce qui suit : des bribes, des phrases, des bribes encore, des moulins à vent, des châteaux-forts perdus ; à part cela plus rien. L’alcool tue son homme et l’illusion est vraiment le miracle. Mourir en croyant vivre. Que peut-il exister de moins mortel ? De plus miraculeux ?

4. Eh bien alors, on a l’esprit mal tourné ? On tire à droite, on tire à gauche. On est unijambiste ou manchot. J’aime les infirmes. Souvent ils ont le caractère mauvais. C’est pour cela qu’on s’entend. Je laisse une jambe au vestiaire. Cela fait de la place où je suis. On peut pour ce qui concerne les bras s’épargner ce souci. On les met dans sa poche. Les cons sont cependant les cons. Ils sont fiers de leurs membres. Que l’on m’apporte un marteau pic et une scie électrique.

5. Feinte, impossibilité de connaître, je donne au terme de mes efforts un souci de confort, celui d’une ignorance sans aucune perspective. C’est ainsi qu’à mon échelle, me semble infime la plus immense des galaxies. La création - toute inflation, tout anthropomorphisme abolis - ne me paraît plus devoir être que la trace du geste amenuisant le monde. Restons modeste et ne parlons pas d’Univers, où la perfection débouche vraiment sur la perfection du néant. Je crois être le seul à pouvoir tracer ma thanatographie. Je suis né un jour sans importance sinon - je le souhaite - à l’aube d’une tristesse.

6. Coincé entre la bouteille et le radiateur, je regarde se lever une aube grisaillante. Aujourd’hui encore je passerai la journée en pyjama. Devenir aveugle au soleil est un voeu que j’ai réalisé. Je fais couler un bain que je laisse refroidir. J’en fais couler un autre qui subit le même sort. Un troisième dans lequel je me baigne. La journée s’achève et je suis propre enfin.

[...]

Notice :
Ce texte a ensuite été réédité dans "Désordres consentis" publié ux Editions"Le Bel Aujourd'hui à Lyon en 1999.