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Du malheur d’être suisse (1968)

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Une carte d’Europe sur laquelle seraient teintées en sombre les aires culturelles où la peinture atteignit ses hauts moments ferait apparaître la Suisse comme une tache blanche dénonçant le néant de toute activité artistique. Telle est l’opinion qui prévaut généralement. Mais il faut l’avouer, ceux qui visiteront l’exposition qui se tient au De Young Museum en conviendront, que dans cette vue pessimiste entre un grande part d’ignorance. Dans un court article nous n’avons pas la prétention de retracer l’histoire des cinq siècles qui prouve que la Suisse fut, depuis les temps modernes, le berceau de très nombeux talents. Par contre, il me semble utile de faire quelque lumière sur les facteurs psychologiques et historiques qui conduisent à sous-estimer l’art helvétique.

Une constatation brutale s’impose tout d’abord. Depuis la Renaissance, la Suisse s’est avérée incapable de retenir chez elle les peintres auxquels leur valeur a donné une classe internationale incontestable. Holbein, le premier, s’expatrie à Londres, pour y trouver une consécration digne de lui. Deux siècles plus tard, c’est Fussli, peintre d’un immense talent, qui va grossir les rangs du romantisme anglais. Enfin c’est Alberto Giacometti qui, au vingtième siècle, devient l’un des artistes les plus importants de l’Ecole de Paris et si parisien qu’on oublie ses origines.

Si l’on ajoute à ces trois exemples hautement significatifs les écrivains, les acteurs qui ont suivi le même chemin, peut-être n’est-il pas exagéré de parler en un certain sens du malheur d’être suisse. Mais un tel jugement, bien sûr, réclame ses justifications.

Rappelons-nous tout d’abord que la Suisse s’est éveillée tardivement à la vie culturelle, à une époque cruciale de l’histoire. Lorsque s’amorce son essor et s’affermit son autonomie politique, la grande vague du mysticisme chrétien a perdu de sa force. Pays pauvre, et sans faste, la Suisse du Moyen-Age n’a pas bénéficié des circonstances économiques favorables qui ont fait naître, en Italie ou dans les Flandres par exemple la spiritualité et le sens de la poésie fantastique.

Au seuil de la Renaissance, l’art suisse n’a pratiquement ni tradition ni passé, et cette carence pèse fortement sur son hérédité. De plus, lorsque triomphe la Renaissance, c’est bien sûr un humanisme qui s’impose, surtout dans les pays déjà fortement spiritualisés, mais aussi un réalisme économique et politique, un utilitarisme qui furent loin de constituer pour l’art une source d’inspiration. L’art européen dans son ensemble eut à pâtir de cet état d’esprit mais l’art helvétique, plus que tout autre en témoigne. petits maîtres. Quant aux grands, nous l’avons dit, ils se sont résolus à l’exil pour trouver le climat qu’ils cherchaient. Pourtant, si nos jugements s’appliquent au passé, ils n’engagent nullement l’avenir. La Suise prend un nouveau tournant, sur le plan national et européen et son importance bientôt se marquera par le nombre des artistes qui auront à coeur d’y travailler et d’y vivre.