Texte

Divers textes de JR (1972)

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De la peinture contemporaine j’entends donner une définition dynamique essentiellement restrictive.
En fait nous sommes dans notre état présent, contemporains d’un passé qui survit et d’un futur qui va naître ; il importe de savoir ce qu’il y a en nous et autour de nous de mort ou de vivant.
En peinture donc pour cerner mon objet, j’entends ne m’inquiéter que de ce qui prépare un avenir, sans l’hypothèque toutefois de trop de certitude et ne me préoccuper que d’évènements qui en amorcent d’autres.
Toute stase dans le cours de l’histoire, tout engourdissement complaisant, toute timidité érigée en esthétique ou toute crainte qui prétend régenter une morale de l’art sont autant de facteurs dont ma définition ne peut s’accommoder.
Le sentiment de notre contemporanéïté dans l’art tel que nous le concevons, est en quelque sorte un retentissement à l’unisson de ce qui présente un potentiel, une promesse d’avenir.

1969
L’acte de peindre quotidiennement, de poétiser, me désenvoùte par l’encre en traçant des signes à peine symboliques, signes d’évasions fictives, de castration, exorcismes d’angoisse, dont la lecture aisée me donne le sentiment de ne pas vivre en vain dans ce monde, de posséder l’espace entre terre et nuages, étape sur la voie d’un sang froid retrouvé, d’une domination moins pathétique du vide, sans vertige ni malaise ; tentative pour retrouver une vie consentante à ne pas rechercher systématiquement le tragique, à ne pas se complaire au malaise et à ne pas se mettre à tout coup en péril. Mais la victoire d’Orphée reste improbable. Le présent est marqué par la lutte et plane la menace de défaites inavouables. (Les fous et le feu, 1969)

Notes complémentaires sur des sujets à aborder éventuellement (soyons concis) 1972
1. Plus la société tend à une normalisation économique et psychologique, plus on s’intéresse aux artistes qui sont "des cas" de non conformisme. Historiquement cela remonte aux conceptions de Verlaine et à ses idées de poètes maudits. Ensuite Baudelaire puis Apollinaire, apologiste de Restif de la Bretonne, de Brantôme et du Marquis de Sade. Ensuite le Surréalisme dont l’histoire coïncide avec le culte des "outlaws" : Rigaud, Vaché, Brisset, Artaud etc... De quelle dialectique procède donc ce besoin de faire resurgir les monstres alors que les efforts, tant politiques que psychiatriques tendent à une normalisation.

2. Conséquence de cette première réflexion (à tirer de l’ethnographie) : le prestige s’accroît, comme celui du sorcier de certaines sociétés, du pouvoir maléfique dont s’auréole leur activité.

3. Pour fonder un ordre, l’homme a-t-il besoin de ses maudits et de ses boucs-émissaires ? (Les protestants de la Saint Barthélemy ; les juifs et les Francs-Maçons pour Hitler.

4. L’artiste, à la fois Dionysos et Apollon, est-il le guide qui mène le troupeau sur le chemin de la perdition ou de la rédemptions ?

5. Aujourd’hui : qu’attend-on de l’artiste ? Qu’est ce que la thérapie par l’Art : une magnification de nos pouvoirs, une catharsis, un drastique, une contestation ?

Je crois à la multiplicité des rôles que l’art joue dans la vie de l’homme toujours ambivalent. A la base de cette dialectique, je crois qu’il faut faire peur pour ensuite rassurer, ce qui implique la sublimation par la Beauté. Une des fonctions de l’art, celle qui m’apparaît comme la plus évidente, est de servir de médiateur entre l’homme rationnel et ce que l’être humain conserve de plus archaïque (inconscient individuel de Freud, inconscient collectif de Jung, au choix). Tenter de mettre à l’unisson "la bête" et "l’être évolué".

L’artiste est nécessairement celui qui se situe entre ces deux pôles et se trouve perpétuellement en porte-à-faux. La psychiatrie a tort de l’ignorer tout comme le public, inconscient de la partie qui se joue.

Qu’attend-on de l’artiste ? Sinon "par tous les moyens" d’être autre. Je n’ai que peu de réponse toute faite mais je m’interroge sur le pourquoi du besoin d’être hors la société. J’ai pourtant une réponse : l’homme de plus en plus est victime d’un sort banal et intolérable. Par personne interposée, il renaît de son trépas qui n’est autre que son insignifiance intolérable. Il se peut que rien ne soit plus intolérable que de disposer de facultés qui ne servent à rien.

Les tombes ont des oreilles, 1973
J’ai tout fait pour nuire à ma personne. J’ai anticipé la chute en me faisant précéder par une paire de béquilles. J’ai presque réussi à assumer la maladie de Korsakoff et j’en fais l’aveu : j’ai échoué. Que personne ne s’avise de dire le contraire. Je serais foutu de sortir de ma tombe pour claquer la porte au nez de cet importun.

Je ne crée pas pour faire commerce sinon avec les spectres et les ombres. Situons géographiquement le Sahara en enfer. Je me réserve l’exclusivité du marché.

Je vis dans un état d’insatisfaction fondamentale. Quand j’écris des poèmes, l’image me manque ; quand je peins c’est le mot qui me manque. Créer n’est pas un plaisir, c’est une nécessité profonde. La dialectique entre pensée et action, action et langage, s’estompe à mes yeux complètement au moment où ma vie se dissout dans la création. Aux autres de décider s’il y a discours ou simplement trace d’un geste impulsivement éphémère.

Jean Raine signe obstinément J.R. Ou si cela lui chante ne signe pas. On ne signe pas une peinture, on est signé par elle.

Je hais tout ce qui affirme, ce qui nie et précise les formes. Il faut rendre au néant ce qui lui appartient.

Les tricoteurs ravaudent et tricaudent sans désemparer, alors que je m’acharne à leur fournir des accrocs.

Je ne fais pas rien, je fais du rien.

N’être que la victime de ses victoires.

Je me tiens pour battu mais battu par moi-même.

L’humour n’est pas fait pour faire rire, il est une surprise pour l’esprit.