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De la Séparation et de l’avortement (1969)

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Le 25 juin 1960
Commencé la lecture de "mes poisons" de Sainte Beuve. Je me sens le coeur soulevé étrangement il faut le dire, un peu écoeuré mais bien près d’être entraîné à l’imitation. Une introduction verbeuse à la poésie colombienne de Carlos Garcia-Prada, dont la lecture m’irrite depuis hier, en est peut-être la cause réelle. Faute de mieux je profite de cette lecture pour rafraîchir mon vocabulaire qui se dissolvait dans l’alcool et me remettre en mémoire des mots souvent pompeux, que j’en avais proscrits. Pourquoi donc après plus de quinze ans de retenue et de simplicité ne nous enflerions-nous pas quelque peu ? (Je ne vois pas que Faguet dans son XIXème siècle, dise autre chose sur Victor Hugo ni avec plus d’indulgence que Sainte Beuve)
Le 28 juin
Amour avorté. Mon échec avec Claire V. m’a enfin appris qu’on pouvait souffrir autrement que dans sa vanité. Pourtant celle-ci est grande. Elle tient à la fragilité du pénis qui devient phallus lorsque le désir l’investit. Je verse quelques larmes sur le malentendu. Le père de Claire accrédite la fable que je répands par la ville la nouvelle de notre prochain mariage. Comment lui faire savoir que du jour, du soir plutôt, où je l’ai reconduite pour la dernière fois en tramway et où je suis resté seul dans la ténèbre de la place Saint Denis, je me suis enseveli dans la solitude ; qu’un halo de tristesse me sépare du monde à ce point qu’il m’est impossible de voir personne et de supporter autrui.
Jamais je n’ai été coupé de la sorte. Seules, une visite de Storck à l’atelier et une soirée passé chez Magritte avec Scutenaire, Irène Hamoir et Marcel Lecomte. Quel réconfort cependant que leur amitié scellée par des tableaux, des poèmes que nous aimons en commun. Mais cette vanité délétère qui a si souvent corrompu mes amours ne s’est-elle pas à tout à coup retournée vers ma poésie ? J’ai éprouvé un tel contentement des louanges de Scut et de Lecomte ! A quel titre ? Nous ne sommes après tout, contrairement aux prétentions trop optimistes, qu’un instrument.
Revenons à ces rumeurs qui concernent mon prétendu mariage. Bien que je sois refroidi sur le compte de bien des gens et de ce fait en froid avec eux, je m’aperçois qu’on ne ménage rien qui serve à ma publicité, dans le sens où évidemment on a très peu de raisons d’être indulgent. En l’occurence et par exception, cela ajoute à mon désarroi. Pour la première fois, je ne professe pas avec cynisme, comme Sarah Bernhardt, qu’il est indifférent que ce soit en bien ou en mal que l’on parle de moi. Un intense besoin de me disculper, de faire éclater l’innocence dont je suis capable, alors qu’en général je me réjouis des malentendus, des quiproquos, des mystifications qui sèment le trouble autour de moi, m’aide à comprendre à quelle profondeur cette fois l’amour m’a pénétré. Depuis ces mois d’été passés avec Hélène à la cinémathèque, puis à Biot ; depuis notre rupture au retour à Paris, rien, non rien de semblable. L’amour ne semble pas vouloir mordre à ma pomme.
Claire m’avait dit : "si mes parents n’avaient pas été là, je t’aurais demandé de venir à la maison, je me serais donnée à toi toute la nuit". Ces paroles m’avaient blessé et j’y ai répondu hargneusement, maladroitement. Dans ce qu’elle me disait, peut-être y avait-il autre chose à comprendre, propre à son âge dont le mien a perdu la mémoire. Avouons-le, avant d’accéder par tâtonnement et par à coups à une conception, à un sentiment valablement douloureux de l’amour, n’ai-je pas aussi pratiqué le plus souvent l’amour en sportif désinvolte, orgueilleusement.
Bien que je ne désire pas profiter de ces notes brèves pour me distraire d’autres écrits, je veux encore noter ceci qui devient le corollaire du problème de ma vie : affronter un amour nouveau entaché et enrichi d’une lourde hérédité amoureuse : autant d’obstacles qu’il est difficile d’aider celle qu’on aime à surmonter. Comment faire comprendre qu’aimer après avoir aimé déjà, du moins en ce qui me concerne, est un gage ; les trous que creuse en moi l’amour n’éveillent pas l’envie de les combler.
L’idée de partir en Angleterre m’occupe beaucoup. Vais-je accepter que le départ soit différé ? Quelle aventure tout de même ! Aller faucher les blés en Angleterre moi qui suis plus fauché qu’eux. Henri, Alphonse, Marcel et moi, tous dans le bain. Cela devient un quatuor de Shubert tant c’est triste.
Le 29 juin
Fallait-il que j’attende d’être à trente ans passés pour me reprocher de ne pas avoir lu les analyses de Faguet lorsque j’en avais quinze. Il est vrai que la révolte me portait à cet âge dans le confinement, vers la lecture d’Igitur et du Coup de Dé. Des critiques, des analystes : Jean Cassou, André Germain et bien d’autres qu’on nous inflige ? De tristes sires, dont on ne fera pas de cierges. Quelle rage me pousse à écrire dans ce carnet sans cesse ? Peut-être est-ce le côté débridé de ces notes qui me plaît au détriment d’un effort de pensée et d’écriture concerté et suivi. En tous cas je m’étonne que l’idée d’un journal ait germé - non pas germé, car le germe existe depuis longtemps, freiné dans sa croissance mais vigoureux - alors que ma vie se racornit, s’épure de toute turbulence et que les évènements s’y font rares.
J’entends par évènement toute chose vécue qui n’appartient pas en propre à l’être, toute chose qui peut nous mettre à son unisson, toute chose qui retentit en nous mais qui ne sera jamais notre substance intime ; toute chose à laquelle nous dérobons une part de ce qui devient nous mais dont le cadavre encombrant traîne derrière, enseveli dans l’oubli, comme dans un désert et parfois, parfois seulement, dépouillé du linceuil de sable par le souffle capricieux de la mémoire. Donc tout ce que j’ai toujours craint d’oublier l’est réellement, tant d’évènements qui défient ma mémoire, tant de souvenirs perdus dont l’écriture, si elle s’était affranchie de ma paresse, de mon insouciance, aurait permis l’exhumation. Je ne m’en plains pas, du moins pas encore.
L’expérience que je tenterai ne me permet pas pour l’instant de trouver un réconfort dans les regrets. Cette expérience consiste à subir patiemment les caprices du souvenir, à ramasser sur la grève ce que le flot veut bien y déposer, à humer le remugle des choses mortes en essayant, malgré la saveur du moisi, de retrouver leur vrai parfum.
Ce qui me fait penser à cela : l’esprit de contradiction dont la vie de Henri Langlois est une incarnation sublime. Ce matin en m’éveillant, j’évoquais nos fredaines de 1947 dans les grands hôtels de Paris et de Bruxelles. Esprit de contradiction pour sûr. Au temps où ce luxe lui était contesté, Henri était amoureux des palaces dans lesquels son imagination érotique s’ébattait à l’aise. Il y allait aussi d’un besoin de s’affirmer, d’un besoin de luxe souhaité et par lui profané savamment (nous menions une existence exhibitionistement ahurissante). Maintenant que son standing exige qu’il ait de la façade, il fait exprès de s’y soustraire. Fatigué et masochiste. Il se refuse à Rome son triomphe.
Pourquoi je note tout cela ? Parce que ma vie onirique si active qu’elle me laisse échoué comme une épave rompue par la fatigue, est en cela semblable à mon passé : elle affleure rarement à la conscience et ce que je peux en connaître n’est que l’écho trouvé en m’éveillant dans la première pensée qui me vient. Sans savoir quelles elles sont, je sais aussi que mes contradictions me mettent, même dans le rêve, dans des situations impossibles.
Le 1er juillet
Voilà bien ce que je craignais qui se produit : en arriver à écrire "à côté" à ne pas noter ce que je veux réellement dire. Lorsque Marcel me dit : "Claire. est une fille bien, mais elle n’est pas unique", est-ce une réflexion qui lui est suggérée simplement par la forme de son esprit si souvent résigné à l’échec ou par la lecture des lignes qui précèdent, pour le sentimentalisme qui s’en dégage peut-être et par le besoin que j’ai de recevoir une consolation. Ce besoin de consolation, encore ignoré, - je dirais même refusé s’il existe - existe-t-il réellement ? Je veux croire le contraire, sans pour autant m’abuser, en me persuadant du caractère unique de C., au moment même où je la perds. Je n’ai cessé d’appréhender chez elle des imperfections qui me la rendraient un peu commune ! Quel est l’être auquel la perfection donnerait un caractère d’unicité ?
Par contre, les circonstances dans lesquelles on voit, on rapproche de soi, on s’attache un être peuvent être uniques. Elles le sont, car elles viennent modifier notre stéréotype et contrarier notre tendance à l’homéostasie. J’en redoute les effets - j’ose avec moins d’audace, avec moins d’assurance - prétendre au bonheur que l’amour peut donner. La situation d’avoir à prétendre à l’amour sans le trouver me donne le sentiment d’être un acteur que son rôle lasse et qui bientôt sera incapable de la moindre sincérité. La fréquence, la répétition me composent un personnage qui m’entraîne par la main où je ne veux pas aller ; les situations dans lesquelles il se meut me deviennent à ce point suspectes que je crains, le sentiment étant émoussé, de ne plus avoir le flair de reconnaître celles dont je peux me réjouir et celles dont je dois me défier.
Le 10 juillet
Comme mes résolutions sont branlantes ! Je m’étais promis de ne plus rien consigner dans ce cahier avant d’avoir mis le point final à cet article sur la peinture qui végète depuis six mois dans le coin le plus délaissé, le plus à l’abandon de mon esprit. Cela menace d’être long. J’y travaille pourtant depuis quelques jours avec régularité, mais pris à mille détours, engagé sans cesse sur des chemins de traverse. La matière est d’une telle abondance qu’il faudrait écrire un livre ; la liberté économique que ce travail nécessiterait m’est refusée.
De plus j’éprouve des doutes si nombreux que j’aurais scrupule à faire passer pour des certitudes les solutions aux problèmes que je me pose. Les solutions, passe encore, mais être sûr que les problèmes soient bien posés ! Je prends à mon compte, en doutant que ce soit mon cas, ce que Fondane dans son Baudelaire, nous dit de Valéry : il "n’est de ces esprits qui pensent que la problématique a du bon". Suivent quelques considérations sur l’éthique et les devoirs du penseur souvent présentes dans la tête.
Par contre ce qu’il faudrait chasser est ce qu’il y a de plus malaisé à faire. L’espérance, chez moi, n’a décidément pas la délicatesse ni la fragilité qui lui donne une dimension acceptable. Elle a la vigueur persistante qui fait d’elle une mauvaise herbe. C’est à cela que je voulais en venir, car depuis quelques jours je n’arrive à opposer à sa croissance aucune objection dirimante. C’est vrai qu’elle est enfouie dans un cocon bien morose et ce cocon, qui m’enveloppe, me donne une apparence chagrine. Je suis encapuchonné d’une soie de tristesse. Mais Marcel que cette apparence inquiète, aurait dû borner à ce fait en surface ses commentaires et ses constatations. Pourquoi m’avoir proposé d’aller parler à C., alors que ma résolution est prise de ne plus rien tenter. Et quelle que touchante soit sa proposition, à quoi pourrait aboutir en cette matière son inexpérience souveraine ?
Je me sens bien incertain de ce que je désire ; bien près de désirer encore ce que je n’ose plus désirer : l’impossible. Une fois de plus, je me pose la question de savoir ce qui m’attache à C. Quelles circonstances exceptionnelles ou quelle valeur propre, ou quelle intrication des deux me la rendent à ce point indispensable et précieuse. J’essaie de le comprendre par voie de comparaison, en me référant à des moments amoureux de mon existence qui ne m’ont pas jeté dans un état où devient nul l’exercice de la lucidité. Avec S. par exemple, les circonstances, je le savais, étaient déterminantes. Sachant que je le savais, S. s’en est irritée pour de bon. Beaucoup d’êtres sont ainsi faits qu’ils attachent toute son importance à la valeur propre qu’ils imaginent être et se croient amoindris lorsqu’on les voit, qu’on les aime pour les circonstances dont ils sont l’instrument.
J’aimais S. en toute lucidité pour ce qu’elle n’était pas et ce que j’étais sûr de pouvoir l’aider à devenir. En refusant d’être ce potentiel, elle a du coup ruiné cet édifice qui n’existait et n’existera pas. En ce qui me concerne, c’est à un avenir, qu’en se refusant, elle m’a forcé à renoncer. On s’en console vite - la perte n’étant que celle d’un bien problématique - mais je ne puis m’empêcher de considérer avec peu d’indulgence l’indifférence que j’en éprouve. Cette indifférence me prouve que je commence à ne plus aimer avec audace et que ce qui est donné sûrement commence à avoir à mes yeux le plus de prix. Mais que dire de C. ? Lorsque je pense à elle ma passion de l’avenir s’excite ; aucun des nombreux obstacles que je prévoyais devoir se mettre en notre traverse ne m’avaient rebutés ; je me sentais prêt à mille métamorphoses pour l’aider à devenir elle-même ce qu’elle désirait que je désire qu’elle soit.
Tout ce futur perdu... Mais aussi ce présent qui donnait à l’avenir ses promesses, lorsque je plongeais dans ses yeux (les seuls dont la couleur ait jamais impressionnés ma mémoire), ou lorsque je me sentais accueilli dans ses bras.
Le 17 juillet
(se référer à ma correspondance des deux jours précédents)
Je pense à mille choses que j’ai à dire mais que je ne désire pas noter. J’ouvre ma bibliothèque. J’attends que le hasard m’inspire un biais. Histoire de la Caricature et du Grotesque de Thomas Wright "un esprit distingué dont la réputation a franchi la Manche"
Je recopie : "Quelques-uns des plus grands hommes de tous les siècles, esprits aussi éminents que cultivés, Cicéron dans l’antiquité par exemple et Erasme dans les temps modernes, sont célèbres pour leur penchant au rire". On s’insurge mais les faits donnent raison à Fondane. Riez donc hommes illustres. Riez donc et méditez chacun de ces mots qui vous classe parmi les miraculés. Je le regrette mais votre rire pas plus que celui de Bergson n’est communicatif. Pourtant le rire a bien besoin d’être réhabilité.
Le 6 octobre 1963
S’accepter soi-même sans cependant cesser d’en vouloir à ceux qui nous ont faits.
Le 12 octobre 1963
Evoquant la mort de Piaf et celle de Cocteau, peut-être situerai-je un jour : "J’étais à Bruxelles à cette époque, je m’y occupais du Club Antonin Artaud. C’est la radio qui m’appris la nouvelle". Je me sentais à vrai dire très seul et très coupé de tout. Leur mort me donne un peu plus l’impression Aussitôt considéré, tout point est ailleurs ou tout aussitôt, à la même place.
Le 19 novembre 1963
Après l’entretien avec Bradfer, la nuit même, rêve de réalisation : je fais l’amour avec Philippe. (15 octobre environ).
Note : l’homologie entre l’extrémités céphalique et génito-caudale, soulignée par Pierre Mabille, sur le plan génétique et structural, (Construction de l’Homme, P.U.F.) l’est également par Geog Groddeck dans son livre "Au Fond de l’Homme Cela, (N.R.F.). A propos de la grossesse et de ses symptômes surtout manifestés chez les individus sans égard à leur sexe ou à la gravidité réelle (Groddeck observe le phénomène larvé chez l’individu mâle) il envisage l’équivalence classique en psychanalyse, de l’enfant et de la dent, non seulement dans l’univers symbolique de la pensée et du rêve dans une conversion dans les troubles organiques, les maux de dents de la grossesse. Il note ensuite le rapport entre la diarrhée et les vomissements et l’accouchement ou plutôt l’avortement.
Depuis mon rêve, je remarque que mes nausées et mes éructations sont en régression presque complète et qu’aux tendances à la diarrhée fait place une constipation. Par contre, les maux de dents depuis longtemps oubliés ont tendance à réapparaître depuis quelques jours, avec aujourd’hui, un brusque apaisement. Ma conscience avait de tous temps acquiescé à l’homosexualité sans cependant me sentir concerné par ces tendances jamais éprouvées, jamais vécues. Il aura fallu non seulement rencontrer un type physique susceptible d’éveiller ma tendresse, mais surtout dans une situation typique, concrétisant des rêves de l’enfance et les imaginations d’alors par exemple, celle où l’on apparaît sous un jour protecteur et chevaleresque à un camarade exerçant sur vous une séduction) pour que je me trouve devant le fait accompli ou plutôt dans la nécessité d’accomplir ce qu’attendait patiemment l’être féminin qui en chaque mâle sommeille.
En fait, la satisfaction souhaitée, qui s’exprime dans mon attirance physique pour Philippe, n’est pas de celles qui réclament impérieusement une conclusion charnelle ni la consommation d’un acte sexuel. Celui-ci n’est ressenti par moi que comme un moyen de fermer le cercle et de donner à l’amour la structure d’un cercle fermé. Proust dirait, en l’occurence, de tout attendre et même d’avantage de l’être que l’on aime et de réciproquer d’une aussi intense façon. Dans cette perspective, l’acte charnel est comme lointain, facultatif sans préjudice. Seul le sentiment semble véritablement concerné, ce qu’il ne m’a jamais été donné de ressentir qu’avec une femme, justement peut-être par ce que l’impulsion homosexuelle est chez moi contemporaine d’amours enfantines non consommées, imaginées dans l’univers des phantasmes et des rêves chevaleresques alors que le désir hétérosexuel, de la mère à la femme, depuis la naissances, est vécu dans la réalité.
Mes sentiments, en se focalisant sur Philippe, m’auront cependant fait souhaiter faire l’amour avec lui, et, chose auparavant impensable, de me comporter non seulement en homme (bien sûr) mais aussi de renverser cette situation à son profit. Cette dernière éventualité ne m’étant pas apparue jusqu’au moment où, cherchant la cause de ma constipation, j’ai découvert cet aspect ignoré du désir, dans toute la clarté de son évidence. Le rêve ne m’avait pas renseigné sur ce point. (Recrudescence des troubles épileptoïdes ces jours derniers également en forte régression aujourd’hui). Et puis pour en revenir à Groddeck, c’est à sa conception de la grossesse spirituelle que je m’arrête : celle de l’enfant né de la tête, que notre conjugaison, Philippe et moi, se donnait pour objet d’accoucher.
Autre facteur de discrimination qui donne à mon inclination pour Philippe une teinte particulière : tandis que mes ruptures avec les femmes eurent toujours un caractère dramatique, non seulement je n’éprouve pas l’impression de rupture, ni même de renoncement, ni celle de perdre quelque chose, ni de me séparer de quelqu’un mais encore, bien qu’intellectuellement je me sente rester disponible, rien en moi ne trahit la persistance d’un besoin qui se survivrait, chercherait une satisfaction devenue nécessaire, en quête inlassablement désormais de son objet particulier.
Mais rien ne me retient de penser que mon amitié pour Philippe est un des sentiments qui me fut le plus doux de vivre et d’éprouver ; peut-être parce qu’il n’était pas une contrainte de la nature et qu’il n’avait rien d’impérieux ; parce qu’il était situé au-delà des plaisirs inéluctables ; au-delà du plaisir auquel nous sommes enclins autant que condamnés : toutes les morales dont notre civilisation se pare et qui se résolvent en un fonctionnalisme à savoir que la femme est le complément direct le mieux désigné du verbe aimer, "qu’elle est faite pour" - ce dont elle est moins que l’homme persuadée - morales qu’en ce moment même j’interroge et soupèse, ne me font consentir à leur indignation.
Le niveau de l’aventure humaine où entrent en jeu les sentiments ne peut être le même que celui, par exemple, où le chasseur se choisit la forêt par amour exclusif de la chasse et n’y vit qu’occupé du gibier. A partir du moment où l’on renonce "au coup à tirer" toute morale fondée sur la cible et, plus restrictivement encore, sur le "mille" à toucher, vire à l’absurde. La chasse se limite à quelques espèces bien définies. L’amour pour ce qui vit se déploie sur un plus vaste clavier. L’acte sexuel diffère de signification selon qu’il est à l’origine ou au terme des mobiles qui inspirent un comportement et nos actions.
Le 22 Novembre 1963
La thématique chez Magritte n’est systématique qu’en vertu d’une loi des séries qui incite le peintre à produire une série de toiles pour multiplier un même sujet, et le perfectionner à la fois. Les thèmes mis en avant dans le film : femme, rivages... sont diffus. "L’objet" sur la notion duquel repose une métaphysique magritienne est trop divers et sa symbolique trop complexe pour être considéré comme catégorie. La démarche de Magritte ne gagne rien à une analyse statique et descriptive. Une étude sur Magritte devrait être une étude sur la catatonie, sur une dialectique de l’inerte et du mouvement où le mouvement a le dessous et dont la résolution est la pétrification inéluctable : pétrification par l’objet, rigidité des personnages... Rigidité de l’homme.
Les Rideaux (annexe au 54 rue Jouffroy)
A l’incontestable sentiment de confort procuré par les rideaux dont le lustre accusait une usure et portait par endroits des stigmates qui n’étaient pas les fleurs de rideaux plus anciens, ceux qui avaient été tendus en travers du balcon pour masquer la place des Bienfaiteurs, se mêlait une irritation, une insécurité démentie par le métrage ample qui permettait aux deux pans marrons de mordre de chaque côté de la fenêtre sur les murs et de déployer des plis denses, nourris, épais : l’irritation qu’une femme trahit inconsciemment en tirant sur le bas de sa jupe inextensible, à tort ou à raison, pour voiler des genoux qu’elle aime à montrer en craignant tout à la fois de les laisser paraître.
13 décembre 1963
Pilla
Quel besoin aurai-je de penser parfois à Violette ? Pilla entre dans le bureau où nous discutons, sans avoir encore vu les trois films nigériens et sénégalais qui sont un évènement, une naissance du septième art sur le continent noir, de l’avenir du cinéma africain, de sa production au niveau industriel, de l’organisation d’un marché, de prime à la consommation. Il faut, dit Rossellini, que l’on continue à produire de la marchandise : frappe à la porte. Forte formule ! Je reconnais Pilla. Pilla est Violette. Même type de femme, restée fillette qui ne veut pas grandir, fluette, insaisissable... Lettre de feu-follet à laquelle je réponds après un bref "à quoi bon" agacé, car lorsqu’on me provoque à l’endroit du hasard, je m’engage sans hésitation sur la piste qui s’offre.
13 décembre 1963
Chère Pilla,
Votre lettre est jolie et j’aurais voulu être plus prompt à y répondre. Mais la dernière phrase m’a conduit à rêver. "S’en remettre au hasard", permet si peu de supputer qu’un évènement se répète. De plus, quelle signification particulière lui serait-elle conférée lorsqu’il se reproduit ? Oh je vous pose ces questions sans vous demander d’y répondre et je me garderai bien de vous dire tout ce que je pense sur le sujet. Permettez-moi seulement de vous raconter une histoire.
Peu après vous avoir quittée l’autre soir, alors que j’attendais sur le quai du métro à l’Etoile la correspondance pour Neuilly, une voix m’interpelle, une voix qui fait usage de mon prénom. Je pivote et me trouve nez à nez - laissez moi le temps de me résigner à le dire - avec quelqu’un qui incarnait à mes yeux le hasard véritablement objectif : un écrivain polonais duquel j’ignore à peu près tout sauf qu’il s’obstine à se souvenir des circonstances dans lesquelles il m’a connu et qu’il évoque à chaque fois, dans l’espoir qu’aussi je me souvienne. Hélas !... Il m’a connu, ressasse-t-il à la Sorbonne et a conservé de cette rencontre un impérissable souvenir.
Or - ici intervient le hasard - jamais la moindre préméditation n’a décidé de nos rencontres. J’ai retrouvé Kosko (c’est son nom) lors d’un vernissage récent d’Alechinsky. Une autre fois, nous nous étions aperçus, à Bruxelles. Cette fois, sur un quai de métro. Ces occurrences attisent chez Kosko un enthousiasme démonstratif. Pour ma part, je ne verrais dans ces évènements rien d’extraordinaire si ... Si justement, le jour où nous étions vous et moi dans le bureau de Fulchignoni, je n’avais demandé à Enrico de me présenter à un psychologue que je croyais de ses amis. Enrico ne le connaissait pas et n’avait pu satisfaire à mon désir. Or il se trouvait que justement Kosko est un ami du psychologue et que les contingences d’une rencontre sur un quai de métro se coiffaient brusquement d’une finalité.
Décidément, je ne crois pas au hasard mais bien à nos désirs, surtout à ceux dont nous sommes le plus ignorant et qui "n’en que mieux nous agissent". Je crois donc à Kosko.
C’est pourquoi, je vous propose une expérience : je vous donne mon adresse à Bruxelles avec recommandation de ne pas vous en servir pour m’écrire. Seulement, s’il vous arrivait de faire la connaissance de Kosko par hasard et ensuite, de le re-rencontrer fortuitement, donnez-lui alors mon adresse qu’il ignore, en lui demandant de m’écrire qu’il vous a vue, hasard convaincant en conséquence duquel je m’empresserai de vous écrire à mon tour que j’y crois ; Très amicalement
Décembre 1963 (lettre non-envoyée à Sanky)
Le printemps avant-hier, aujourd’hui l’été. L’hiver desserre son étreinte. Chaque nuit accuse un hiatus brutal entre des saisons à leur point culminant. Sur la terrasse en surplomb du jardin, on se croirait sur la passerelle d’un navire. Dérives sournoises, comment résister à l’appel du lointain. Pourtant le navire illusoire ne franchit pas la Seine et n’aborde pas l’autre rive. Il faut se satisfaire de la contemplation, rester au périgée d’une trajectoire qui se fige. Réaliser un mince emploi du temps.
Le Mexique a fêté ses morts à Paris et ressuscite pour nous Passada. L’art a des vertus palingénésiques dont la gravure détient le pur secret. Illustrations de journaux, images d’Epinal vigoureuses et vivantes. La mort et l’atroce dont elle se pare sont restés d’actualité.
La machine de Marly a cessé de tourner. Les aubes des grandes roues sont figées. Pour les amoureux, l’eau de la Seine n’a pas coulé que sous le pont Mirabeau. Les amoureux venaient le soir s’embrasser dans la loge humide où la rotation des pales et l’eau qui ruisselait étiraient le chant d’un interminable baiser. Le bâtiment construit en briques datait, si je ne me trompe, de 1865. Il avait remplacé l’édifice en planches où depuis Louis XIV fonctionnait la machine conçue par un liégeois pour monter les eaux à Versailles et assurer l’approvisionnement des fontaines. Au temps où nous étions amoureux, Nadine avait coutume de me conduire là, puis nous escaladions les coteaux de Port Marly pour faire l’amour dans le bois. C’est au prix d’un effort que je ressuscite ce souvenir qui dans la mémoire, n’a pas laissé d’image.
Par contre je me souviendrai toujours de la machine au jour où pour la dernière fois, elle a tourné. Cette image occupera la matrice qu’une première vision avait creusée. L’eau fumait, les roues étaient déjà des fantômes dans un brouillard épais et presque chaud. Je portais en moi le besoin d’un souvenir triste.
Impromptu : un week end à La Bosse par un chemin où je n’ai reconnu le Vexin qu’à Chaumont, c’est à dire bien au delà de Meulan. Là, la Seine s’idéalise. On imagine des scènes galantes de Lancret au bord d’une eau poisseuse de romantisme. Fragonnard aussi se tient devant le chevalet. C’est à Meulan que meurt Paris, au-delà d’une frontière blanche tracée par l’implantation de nouveaux édifices, si bien dessinés, si bien établis dans le paysage que l’on peut croire à un sens nouveau de la beauté.
Un arbre aujourd’hui, pleure, qui n’est pas un saule. Son écorce face de l’âge, ne se souvient qu’à peine du temps ou elle n’était qu’une peau. Elle résonne de mille bruits insolites, de la malignité du cheminement d’insectes jeunes, précaires mais sans cesse renaissants. Sans compter les oiseaux nids dans les branches, becs féroces à la blessure que chaque proie, vermisseau, larves lentes et grasses, attirent sans respect du support. L’arbre pleure et souffre.
La rouille ? L’amidon. Toute une raideur du style est à proscrire, qui sent la blanchisserie et le prêt à porter. Ecrire à col ouvert sans que ça sente le débraillé, pas facile. Imprégner les tissus de chaleur, sans suer, afin qu’il épouse le corps ; afin qu’on s’en ressente habillé. La ceinture l’assassine. Le style est un vêtement qu’il faut porter.
J’ai essayé de ne rien faire et l’angoisse me fatigue. La chambre s’est transformée en galère. Pas commode de se mettre l’esprit en cale sèche et le corps au repos. On porte ses galons tatoués sur la peau et même à poils on refuse de s’entendre dire "après vous capitaine".
29 décembre 1963
Hier soir dîner chez Sanky. Réalisation d’un désir ou mise à l’épreuve de la résignation ? Le résultat en est... Je voudrais savoir comment la remercier. Quelques heures près d’elle, chez elle où ma mémoire refuse tout secours à l’élaboration des regrets - mon esprit ne veut connaître que le présent et la douceur de la revoir.
La résignation n’est pas sortie victorieuse de l’épreuve et, le désir ne s’est que timidement assouvi ! Sur le divan où elle cherchait le repos, les nuits où je logeais chez elle, radeau sur lequel elle s’éloignait du lit qu’elle m’abandonnait, la retrouver si proche, les jambes repliées sur les coussins, le visage souriant, empreint de calme mais aussi d’une confiance ironique qui semblait dire : "je ne déteste pas au point où parfois je te l’ai dit, ce à quoi tu résistes. Pourtant je n’accorderai rien". Elle appelait la caresse que son recul rendit hâtive entre ses cuisses et aux contours étouffés de ses seins, sous une robe épaisse. De notre étreinte, elle sortit ébouriffée, le vêtement tâché du sang d’une oreille que je m’étais écorchée à sa broche, riant d’un rire heureux, victorieux de m’avoir résisté. Victoire que je voudrais encore souvent lui donner pour prix des marques de tendresse témoignées malgré elle et reflétées dans ses yeux.
Ai-je à redouter malgré cela de voir ce bonheur différé pour longtemps. Le bonheur ne serait-il que l’éclair d’un flash dont l’éblouissement seul persiste, ou la réalité sans durée de l’instantané photographique ? Je retrouve une photo prise il y a un an : image heureuse que sépare de l’image lumineuse d’hier la nuit de tout un an ! Nuit longue d’une année brève.
Pourtant, il y a quelques jours, symptômes d’imminence de la soirée d’hier dans des mots échangés :
- Ce qui me gène chez toi, dit Sanky, c’est ton homosexualité. Je devine sur mes lèvres un sourire et m’entends lui répondre
- Je crois chez l’être humain, à une essentielle ambivalence. Au delà du primaire, on accepte de se réaliser sur tout terrain - ou tout au moins, on en accepte l’éventualité en réservant son choix. L’amour sera et se fera selon l’être que j’aime et sera, selon, consommé ou pas, sans que la décision se fonde ailleurs que dans l’idéal que je recherche. Une morale imbécile ne me concerne pas. Je crois qu’en cette matière, ce sont tes propres problèmes qui te gênent.
A ma réponse succède un silence apaisé qu’il eut été dommage de troubler en enchaînant sans ménager de transition, bien que la logique le réclamât impérieusement, par un "la preuve, c’est toi que j’aime". Un coup de sonnette providentiel, plus qu’une preuve irritante, rendit probants mes propos.
"Aimer pour le moment ? Non" eus-je plaisir à répliquer au téléphone qui, en l’occurence, me facilitait cette réponse. J’attends de rencontrer une femme amoureuse, comme le fut Antoinette, pour me départir d’une disponibilité excluant les éventualités les plus noires. Qu’au moins l’avenir laisse espérer un passé acceptable ! Le téléphone donne un accent de vérité terrible à des réalités qui prennent corps sur le fil, dont le bout sert de cible au mensonge.
Le 8 juin 1964
Nouvelle conjoncture : "faire l’amour est un obstacle à être soi" (Monologue de ce dimanche).
Le 14 juin 1964
Hier, voyage silencieux vers Oostkamp. Soleil voilé, comme celui du film sur Ghelderode, qui fit une fin rapide et s’ensevelit dans une boue de nuages. Etre enceinte lui donne le masque douloureux d’une enfant terrifiée par l’injustice de sa souffrance. Un mot pour protester contre la pluie qui s’infiltre par le haut du capot et lui mouille la jambe. Si près de Bruges qui n’est qu’un souvenir, venir vivre la mort d’un amour ! D’Oostkamp, je le savais dès ce moment que nous en étions loin encore, sur l’autoroute inondée, j’aurais à parler un jour ; j’aurais à redire ces mots désarticulés qui ne peuvent pas faire phrase et ont le son de soupirs maladroits : que voulais-tu, le savais-tu toi-même ? Un jour oui, un jour non. Que pouvais-je ? "Je ne t’ai jamais aimé, je le sais à présent d’être enceinte. Ce sera la fin..." Elle ne dit pas "de notre amour". Elle dit "de notre liaison".
Ouvrant tout grand la fenêtre, elle fut en même temps drapée dans le rideau dont les plis créèrent le simulacre d’un voile de mariage. Elle ajoute : je te haïrais si je devais t’épouser. L’orage ne m’inspira qu’un mensonge : "je ne pourrais plus te voir non plus si tu fais disparaître l’enfant que tu m’as fait tant désirer" ! La réponse d’un prêtre aux questions que je suis prêt à poser à Dieu : une église peut-elle être ta maison si l’édifice ne peut tenir tout entier dans le coeur d’un seul homme ? Un sacrement est-il sacré au point que l’on puisse détruire la vie qu’il est fait pour consacrer ?
Comme si j’avais usé d’un filtre, d’un sortilège pour me faire aimer d’elle. Une rage accusatrice s’obstine pour toute réponse à redire : "je ne t’ai jamais aimé". Pourtant sa voiture qui me reconduisait souvent, sans qu’elle y prit garde, me ramenait chez elle. Pourtant, les calculs faux déjouaient d’apparentes précautions... Aimer ne lui fut possible pour autant que l’amour n’en eut pas l’apparence. Tu as changé depuis que tu t’occupe d’Artaud dit Anne. Je ne crois pas, si l’on entend être différent par changer. Mon escalier conserve la raideur que lui donne l’altitude de ma mansarde et mon peu de façade.
Le 15 juin 1964
Encre jamais encore aussi touffue : on y perd jusqu’à la clarté des structures : "La Nuit d’Oostkamp". Dangereuse proximité d’un évènement trop neuf brutalement, sans antécédent, pas encore shématisé. Savoir peindre un enfant. Obtenir de sa mère qu’il naisse d’elle.
Le 26 juin 1964
Ce soir début de la carrière d’avorteur. Depuis avant hier mon souci est de trouver une lampe à foyer fortement concentré ; trouver le col de l’utérus sans trop patrouiller, sans faire mal en fourrageant avec la sonde, et sans avoir mal soi-même au coeur. Je me sens passer d’une rive à l’autre sur un esquif fragile, indifférent au cours d’eau qu’il est en train de traverser. J’avais imaginé mille ruses pour donner une chance de naître à un enfant ; aujourd’hui, mon souci est de mener à bien l’opération qui l’annule. Le désert se défend ; un ventre refuse d’être la terre promise.
Le 29 juin 1964
A noter ces jours prochains ce qui concerne et vendredi soir et samedi et dimanche. En matière d’actualité toute date propice aux évènements est la bonne. Sanky s’étonne que Robert ne puisse se taire en groupe. Il y a peu d’auditeurs en comparaison des bavards. Socrate. Encore ! Il avait l’oreille perpétuellement sur le bout de la langue.
Le 3 juillet 1964
Echec mais relais pris : un médecin accompli la besogne. Vendredi soir, le coeur y était malgré l’émotion et la découverte, au delà du baroque de l’appareil externe, d’une architecture génitale interne sans fioriture dont la majesté classique force l’amour au respect en éveillant comme un besoin moral de s’essuyer les pieds avant de franchir le portique. Avoir à détruire un fruit dans ces entrailles, avoir à célébrer un sacrifice utérin sur le lieu même où la vie s’élabore... Peut-être la femme dont les jambes s’écartent à cette fin n’y consentirait-elle jamais s’il lui était donné, au delà de l’étalement transversal du seuil de suivre, au long des parois que le spéculum repousse, la pente douce qui mène à l’utérus, gland matelassé, confiant, épais, inerte sous la lumière électrique menaçante.
Peut-être l’introspection visuelle exorciserait-elle du même coup la croyance honteuse à un sexe mutilé, et lui substituerait-elle la fierté d’une beauté profonde. Peut-être aussi comprendrait-elle, alors, qu’elle cesserait de se mépriser et de composer l’apparence que dans son ventre même se fonde l’esthétique qui permet vraiment de l’aimer.
Au lieu de cela, à portée de la main, une désolante nature morte : pince, vaseline et sonde ; sur le fourneau, la lente formation calcaire dans la casserole affectée à la stérilisation. Trois jours de va et vient entre la chambre et la cuisine : flashes sur le bidet... Rien.
Serais-je ou non enceinte ? En arriver bien sûr sur un mode ironique à préférer un cancer à la gravidité ! Je fais chambre à coucher au salon. Entre chaque intervention (ou chaque appréhension qui me fait aller aux nouvelles) je reviens à la lecture : un livre qu’elle a lu en marquant à coups d’ongle dans les marges, les passages de son choix. A la page 159 : la jonction, le contact doivent être d’une grande importance sur terre, je le vois à la douleur qu’on éprouve à avoir manqué une rencontre, et qui persiste et demeure vive... Puis surtout dans les rapports amoureux toutes les occasions manquées, tous les rendez-vous ratés". Ernst Junger m’irrite et pourtant me fascine.
Malaise de me promener avec cet allemand dans Paris, de fréquenter avec lui des gens d’une autre époque, que notre génération a enterrés. A la fin du deuxième volume du journal, je l’accompagne dans son exil avec tristesse puis reviens avec Simonne de Beauvoir revivre le Paris de notre adolescence, où nous apprîmes durement à compter, malgré la force de l’âge, avec la force des choses.
Au fond, inutile de m’étendre. Ce que je vis ne doit pas se laisser fixer trop vite par la souffrance ni se prendre au feu de l’écriture qui permet d’oublier. Simplement, ce jeu trop pénible me paraît-il si méprisable, tellement que pas une phrase ne rende compte de ce que je ressens ?
Le 4 juillet 1964
Tristesse frileuse hier soir au bois, malgré la foulée frénétique : "je voudrais marcher jusqu’à ce que j’accouche". L’avance qu’elle prend est une distance dont je veux tirer avantage. Son déhanchement, la tension de l’effort dans l’obscurité la déforme : déçu mais disponible. Prêt à la prise en charge. Le ricanement, la laideur ironique de deux êtres précieux qui faisaient la grimace. Christiane Rochefort et Mary. Vraiment, mourir était trop bête.
Le 5 juillet 1964
Tant pis si ce journal devient un fourre-tout (j’entends par journal ce cahier), un entrepôt de matériaux et de notes pour l’avenir.
"Il (Sartre), déplorait qu’il fut impossible à un écrivain de rendre la vérité ; on dit des vérités, c’est mieux que rien, mais brisées, décharnées, mutilées par mille consignes. Dans nos conversations, nous attachons précisément à aller au bout de la vérité, sous toutes ses faces, nous donnant sans réserve au plaisir de la contestation, de l’outrance, du sacrilège" (La Force des Choses, p.377).
"Le besoin de raconter son enfance et l’attente impatiente d’un récit différé à la cinquantaine" (id p393)
Ses humeurs pour me liquider, le soir et rentrer seule d’un bourru mal à l’aise, d’une précipitation maladroite, avec l’acte manqué d’un oubli à la clé. (Analyse du besoin de s’attacher à raconter des détails ? : rendre cette vérité du fil qu’elle amenuise).
Revivre les rages impuissantes de la guerre sous l’occupation, en subissant les évènements d’Algérie sans avoir de possibilité d’action ni le droit d’intervenir.
Ecrire ses mémoires ? "J’en ai fait assez pour que ce soit légitime" (S. de Beauvoir p435) et le contraire.
Le 13 juillet 1964
Un caillot. Au terme de la douleur et des rancunes : la délivrance, soulagée des sursauts, des crispations, des frissons au contact. Si péniblement éjecté mais à peine tiède. L’utérus a fini par céder l’objet ténu d’une tendresse, qui se dérobe aux doigts comme une souris sur l’émail blanc du seau. On devrait pouvoir incarner son désir. Infirmité d’un ventre impropre à la grossesse. L’homme sera toujours suspect de n’éprouver que le plaisir sans les conséquences à long terme de l’acte procréateur le concernant. Faute d’ombilic, les sentiments sont le seul lien avec sa semence. Une caverne se creuse pourtant dans leur épaisseur invisible, féconde elle aussi et combien douloureuse.
Le 7 août 1964
La radio nous casse les oreilles avec les évocations de 1914 On finira par le savoir qu’elle a eu lieu cette guerre ! Est-ce pour nous distraire de la prochaine et des évènements alarmants du Sud-est asiatique ou pour faire passer le coup de la statue de Tchombe qu’on érige sur la tombe de Lumumba. Autre date que par contre j’ignorai jusqu’à ce jour où m’en parvient l’avis de la préfecture de la Seine ; 3 mars 1959, date du divorce avec Antoinette. A cette époque déjà nos coeurs appareillaient, ils préparaient leur réconciliation qui fut, pour elle comme pour moi un long et périlleux voyage, ignorant que nos cours parallèles nous engageraient parmi de semblables écueils, mourant à nous-mêmes plusieurs fois, et aussi presque au monde.
Une carte qu’Antoinette m’envoie de Grèce comme une bouffée de tendresse, fait contrepoint au silence de Sanky. Comme un coup de fusil, un choc dans la poitrine à chaque appel du téléphone.
Tu fais de chaque entretien un choc qu’on aborde au maximum de la tension, au lieu de nous donner la chance de nous couler dans le lit d’un cours qui donnerait, à ce que nous avons à nous prouver, une durée d’existence.
Tu m’es trop précieuse aussi pour que j’accepte de jouer mon amour au bout d’un fil. Si tu as autant de chose que j’en ai à te dire et si ton envie de les dire est aussi grande que la mienne, revoyons-nous. Le téléphone exacerbe l’analyse qui tourne rapidement au procès. (Dans quel esprit l’instruis-tu ?) Kessels, Coupez, à qui j’ai fait vivre l’enfer de quelques jours de travail sans respirer ? As-tu oublié que ce tour de force avait pour but d’être, lorsqu’il le fallut, disponible à tes côtés ? Un procès dans ces conditions me donne envie de le perdre. Les moments de justice dans l’enceinte sacrée des palais qu’on érige en pierre ou en esprit sont toujours menacés de ne répondre dramatiquement qu’aux difficultés intérieures pour lesquelles on s’invente son juge. Comme il est difficile d’échapper à la partialité de cette toge et pénible de se défendre !
Mais là n’est pas le noeud du problème. Moments de justice ou de n’importe quoi, la vérité est que tout instant fige. Une continuité seule fait apparaître le jeu complexe des contre-parties, les pentes qu’il faut se ménager pour aborder de nouvelles côtes, les paresses nécessaires dans le nid desquelles s’élaborent les pensées du lendemain, la lenteur des maturations en contrepoint des conflagrations productives. Parfois des étalements moins dialectiques d’activités continues ou de décompression. C’est tout cela bout à bout qui fait le poids dans la balance : ce que je crois être notre réalité.
Apprendre aux femmes à extirper de leur regard cette vrille qui les transforme en tire-bouchon et soi en bouteille de laquelle elles exigent un perpétuel jaillissement. Regard, couleur de leur attente, absorbant comme l’éponge criblée de spores : sphincter et ventouse auxquels l’amour donne un comble d’ouverture et d’adhérence. Comment écrire, comment créer sous l’éclairage paralysant de ce regard, Epinglé par ce regard, isolé dans son faisceau qui n’éclaire que la source... C’est pourtant loin de cette source que l’on devient fleuve et navigable en étirant un cours qui se donne des chances de recevoir des affluents. La femme est faite pour vivre en amont.
Le 16 juillet 1964
A Madame Brunet : "Elle m’a fait vivre des choses pour lesquelles on déteste un être ou on l’en aime davantage".
Le 19 juillet 1964
Bernadette hier : décevoir l’attention qui déjà lui avait fait remarquer l’éclaircissement des cheveux après ce voyage en Italie qui leur a redonné leur couleur paille. Impression d’une chair morte sans consistance entre mes bras. C’est la chair de Sanky, sanglée du tablier blanc maculé qu’elle porte à Artaud ; c’est l’étreinte de ce corps sali d’une même poussière et ce visage enfoui dans le cheveu raide qui fait le poids de la femme que je veux aimer. Seule à Artaud puisque Bradfer est à Londres, qu’elle souffre autant que je crève du désir de la sentir contre moi et de l’enlacer !
Le 16 juillet 1969
La merde me sort par la bouche et j’offre mon cul à baiser. Il est bon de tenter un tercienne phase.
Le 26 Sptembre 1982
Relecture : Tu as traversé mes nuits et mes orages. Quelle merveille de pouvoir relire ce texte en ce qui me concerne avec sérénité, après vingt ans de chaos permanent.
Un jour
Rendre diaphane une chair trop meurtrie pour ne donner que son squelette à voir.
Il me reste à vivre une troisième fois mon trépas. Le premier fut ma naissance... Le deuxième, celui que j’ai conduit avec souffrance au seuil de la disparition et celui-ci maintenant que je veux moins périlleux, plus symbolique, mais pigmenté quand même par ce qui donne à la misère une couleur fidèle et de plus grande vérité, pour revérifier une fois de plus l’équation, lui donner cette fois, moins désinvoltement, les développements qu’elle mérite. Cela se fera avec pertes et fracas mais avec le plus de désespoir possible et un humour plus apparent à la fois. A la grâce de Dieu ! Je vais encore une fois me lancer à l’eau sans bouée pour un éventuel sauvetage car je suis sûr de mon salut.
Club Antonin Artaud : Séance du Mercredi 26 janvier 1965
Les risques : Une confusion à la base entre "direction" et "intervention" dans la définition du rôle du thérapeute. Aucune présence représentative des groupes actifs du Club (Théâtre, atelier). Le mercredi devient l’assemblée des éclopés dont on favorise la régression dans un état de dépendance au préjudice d’une sublimation dans les activités qui permettent par ailleurs l’accrochage des éléments nouveaux et actifs en voie de réelle réadaptation. Entre autres manifestations aberrantes née du délire de rationalisations, notons le : "lorsque je ne suis pas là vous êtes quand même en esprit présents à mes côtés là où je suis" (Bradfer). Va faire avaler la pillule. A force de ne pas croire en Dieu, on finit par se prendre pour le "Père". (dixit !)
Et puis merde !
Dans l’oreille des sourds, les graines de Hirsch, qui devraient faire germer des baobabs, se dessèchent ou pourrissent. C’est leur rendre un mauvais service que de faire éclore, malgré eux, des fleurs dont ils finissent par se croire les habiles jardiniers.
Résultat d’aujourd’hui : Sélectionner des individus sur la base d’une frustration fondée elle-même sur le culte de la personnalité d’un médecin au niveau de la consultation. Joli groupe, digne d’un médecin des armées mis à la retraite que cette clientèle mécontente. On ne peut penser sans rire ou sans râler à un Napoléon limitant ses ambitions à être l’empereur des Invalides. Exercice de réadaptation : le salut au drapeau, avec pour complément, une messe basse dont le sermon, comme l’halopéridol a pour fonction de faire se résigner les gens à leur ennui. Patience. Comme le communisme promet un avenir qui chante, on nous promet des lendemains joyeux : un spécialiste des relations sociales en menuiserie et une assistante sociale. Espérons qu’ils soient de nature à ajouter à la galerie du staff les portraits rassurants de personnes aimables dont on sera assuré que leur personnalité ne fera pas sortir du cadre.
Pour le reste ! La population des membres à gencives molles aura un jujube de plus à suçoter. La gérontologie finira par y trouver son compte.
FILMS
"La Voix"
Dont le personnage central est un héros invisible que l’on entend seulement parler. La conversation suit son cours anodin. Le crissement strident d’un coup de frein dans la rue. Le visage se crispe. Le personnage qui parlait tombe foudroyé.
"La Censure"
(cinématographique et intérieure intriqués). L’action se réduit à des dialogues développés sur la mention "censuré" et sur des actions parallèles quotidiennes : le concierge, le livreur de lait etc...
"Othello ou le Brouillon"
Film d’analyse du fond de la pièce, joué en partie en costume, dans des décors de théâtre ou dans la réalité ; en partie dans des costumes modernes.
"Fin de Séquence ou l’Impossibilité"
(cf notes de 1961) : l’alcoolisme, le double suicide dans le film ou l’alcool tue le héros qui se re-suicide le jour de la présentation du film. Leitmotiv des "Stop"

Notice :
Fragments du Journal de Jean Raine de 1964 à 1969 suivi de quelques notes plus tardives.