Texte

De la bouteille à l’encre (1994)

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Très tôt, Jean Raine sait qu’il est doué d’une âme dépressive dont il ne guérira pas. Que le voyage s’effectue seul et qu’au bout il n’y a rien.

Belge et alcoolique de surcroît, il est initié par les Surréalistes. Puis déçu par eux se tourne du côté de Cobra. Plus parce qu’il y a des amis et que ceux-ci peignent comme cela, que par souci d’appartenir au groupe. A ce propos, l’oeil malicieux, il prenait toujours un malin plaisir à préciser "que lui se voyait plutôt Pop’Art et que toute cette belle histoire du groupe Cobra ; ça n’avait jamais eu d’autre sens que d’alimenter le business !"

L’homme était ainsi fait : vif, intelligent, cultivé (on ne croise pas impunément les Surréalistes) mais le foie confit dans l’alcool et du genre pas facile à vivre. Une épave vous diront certains, alors que, manifestement, une bonne après-midi passée en sa compagnie à regarder les tableaux et à refaire le monde devait valoir son pesant d’or, vous laisser ensuite de quoi largement méditer plusieurs jours dans votre coin... Une espèce rare et ceux qui l’ont croisé s’en souviennent encore.

En fait, au début, il rêve d’être écrivain. Ce qu’il n’abandonne jamais, dictant à sa femme, à haute voix et à travers l’appartement "ses trouvailles", qu’elle s’empresse de noter. En témoigne la parution récente de son "Oeuvre poétique, 1943-1983" qui vaut mieux que ce que l’on nomme habituellement, mi-figue mi-raisin, des "écrits de peintre".

Ecrivain dans l’âme, il préfère ne pas en faire son métier. Comme pour la peinture qu’il pratique à part égale, mais sans jamais lui donner la préférence.

Adepte à plus soif de la Dive Bouteille, un jour il la renverse et en laisse couler l’encre : la Chinoise - noire et sombre pleine d’yeux clos, de soleils éteints et de démons proches du désespoir. Sa main lève des tempêtes de monstres à la Goya, un enfer souterrain où la mort s’obstine et le doute envahit les moindres recoins. C’est le reflet de son âme. Ce qu’il appelle le désastre perfide qui abreuve son chagrin, ça le désespère. Alors, il emprunte aux Surréaliste l’automatisme : la main à la pêche, au dessus du vide, qu’on laisse tomber, sans réfléchir, dans l’espoir de ramener quelque chose d’inattendu, qui échappe à ce que l’on connaît trop. De lui cette belle formule "Peindre avec l’encéphale dans la main".

C’est là qu’il découvre qu’il n’a pas de contours. Que cette forme tapie derrière qui lui fait si peur, toujours à guetter et parfois si sombre : il en fait partie et qu’elle est lui. Instant fragile et presque incompréhensible, la présence aux choses est maintenant mouvement en eaux profondes. Il vient de lever un écran, ça le sauve. Dès lors il adopte l’acrylique et décide de passer de l’autre côté. Mais là encore, à sa manière, par une sorte d’automatisme supérieur sous forme de grand labour en profondeur qu’il appelle "le suicide de baleine le soir dans l’atelier". Pour lui, jusque là plutôt sage, il n’aurait fait que la grimace et le temps est venu de s’envoyer à la casse... proprement. Il se dé-fe-nes-tre ! Alcool, drogue, mise en péril de sa santé : Toute la panoplie va y passer. Au point qu’à trop mettre les doigts dans la prise, il lui arrive parfois de fondre les plombs : asile psychiatrique, delirium... sa compagne veille, entièrement dévouée à son grand bonhomme de peintre

Ce qu’il cherche, c’est avant tout sortir de sa carcasse. Une manière d’éveil qui lui permette de respirer plus librement tout en s’assurant que ce qu’il pense lui appartient vraiment. C’est ce qu’il va peindre. Ce parcours et ce risque, assumés jusqu’au vertige, pour trouver ce point si fragile et toujours fuyant où sans nier l’ombre, euphorique et plein d’entrain, il se sent enfin vivant. En art, rien n’est assuré et chacun fait comme il peut. Sa méthode en vaut bien d’autres, il va la vivre comme une initiation. Ce qui étonne, c’est son humilité. L’histoire de l’art n’est pas pour lui. Ce n’est pas un inventeur de formes et comme pour la littérature, il n’en fera pas son métier.

Pourtant, lorsqu’on s’approche, sa peinture est belle. Il l’ensemence de tout ce qu’il aime ; chaque parcelle parfaitement délimitée y est cultivée, choyée, goûtée et brassée à merveille - c’est là que son cerveau s’illumine.

Jean Raine poursuivra ainsi une trentaine d’années sa quête chaotique, en "amateur", laissant derrière lui une oeuvre relativement abondante, qui débute en 1945 pour s’achever, tout naturellement par une belle nuit du mois de juin 1986 - dans son lit, du sommeil du juste, le souffle calme et le sourire aux lèvres : mission accomplie.