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Culture politique et politique culturelle (1969)

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J’ai jeté sur papier quelques idées mais elles ne sont qu’un premier jet susceptible de modifications profondes. Les voici en quelques mots.

Au départ, je mets en garde le lecteur contre l’emploi abusif de concepts trop analytiques à la matérialité desquels on finit par croire : Culturel, politique et social sont trois mots dont on aurait bien du mal à délimiter le contour. Ces trois aspects de la vie étroitement solidaires, sont perceptibles dans l’échelle des espèces zoologiques dès que les organismes se compliquent physiologiquement et en particulier se cérébralisent. Dumas a étudié les phénomènes sociaux chez les animaux.

D’autre part, il y a une étude d’Etienne Souriau dont j’ignore le titre et que je voudrais bien me procurer sur les aspects esthétiques de la conduite chez les animaux (Presse Universitaire de France ?). On peut donc dire que ces notions de culture, de politique et de social sont indissolublement liées à l’apparition des formes zoologiques de la vie. Le problème important consiste à se demander pourquoi, au fur et à mesure que l’on s’élève dans la complexité des organismes et en particulier chez cet être surcérébralisé qu’est l’homme, des comportements complémentaires mais souvent antagonistes se dessinent entre des sciences, des types de comportements qui restent normatifs, moraux et politiques.

La déviation est aujourd’hui du ressort de la psychiatrie, à un moment où le nombre de "déviants" augmente et où l’on insiste paradoxalement, sur l’origine sociale de la maladie mentale. Je rappelle pourtant que l’organisme, comme Claude Bernard l’a montré, tend à réaliser un état d’équilibre dans l’unité des structures et, s’il se peut, en harmonie avec le milieu dans lequel il vit. Or la vie n’est que perpétuelle rupture d’équilibres. Nos conduites avec le monde extérieur sont souvent adversives. Nos motivations sont conflictuelles et plus l’organisme se complique, plus les forces qui s’opposent à l’homéostasie déterminent nos comportements. La cérébralisation humaine en est l’apothéose. C’est ainsi que vont se dessiner des "aires psychiques" distinctes les unes des autres, des familles de motivations complémentaires mais le plus souvent en conflit les unes avec les autres, (Théorie du conflit fondamental de l’existence, Lagache).

Autre point important : cette haute complexité de l’organisme a pour conséquence sa fragilité et sa vulnérabilité, (plus une machine est complexe, plus elle est délicate). Pour sa sauvegarde, il va donc lutter contre et avec ses points les plus faibles, (théorie adlérienne de la compensation et de la sur-compensation), c’est à dire avec son système nerveux et cérébral conjugués (Chauchar, Olivier, Teillard de Chardin). Teillard parle de spiritualisation que je considère comme synonyme de culture.

Le culturel à mes yeux comporte deux aspects qui revêtent, non pas comme chez l’animal un caractère primitif mais au contraire capital prenant le pas sur tous les autres aspects de la conduite : le besoin de connaître et de comprendre qui tend au rationnel et qui lui permet non seulement de subir le milieu en s’y ajustant mais au contraire de l’adapter radicalement et d’autre part de donner une dimension esthétique à son industrie, ou mieux encore, de créer un domaine, un exutoire, aux émotions mécanisme de défense et d’équilibre avec le monde extérieur, le résultat de cette fondamentale angoisse existentielle (traumatisme de la naisance de Otto Rank ; le Sphinx, mère terrible et interrogatrice et angoisse oedipienne de Freud), donc deux mécanismes homéostatiques et apaisants du milieu intra-psychique).

La culture-art et connaissance ayant été envisagée comme mécanisme de défense et d’équilibre, reste à envisager plusieurs problèmes importants de nature, je dirai pathologique, dans le fonctionnement de ces mécanismes. Nous avons dit qu’en théorie la Connaissance et l’Art répondaient aux mêmes buts, la catharsis ou sublimation de l’angoisse. Pourtant, il faut reconnaître qu’ils sont souvent en conflit.

Pour les Surréalistes, Pierre Mabille en particulier, les deux démarches sont étroitement liées. Pour Bachelard il y a complémentarité. Pour Fondane (Faux traité d’esthétique) incompatibilité. Le postulat de Fondane est le moins humaniste mais aussi le plus utopique. Bachelard aussi dans son épistémologie admet qu’il y a conflit entre le rationnel et l’irrationnel. Pourtant existe le besoin de réduire le gouffre (Surréalisme, Art Abstrait et autres tentatives). Cet accord ne semble pas près de se produire au point que l’on peut parler de névrose intellectuelle (Max Picard), rendue plus aigu encore par l’accélération des variations et des modes, (Bouthoul : Sociologie Dynamique). A cette névrose d’angoisse de Max Picard s’oppose dialectiquement la sérénité du rationalisme épanoui de Bachelard, sa conception héraclitienne de la "Philosophie du Non" (Héraclite, plus pessimiste, constate sans acquiescer).

Autre aspect pathologique : l’hypertrophie, la cancérisation, la distorsion de la motivation. En cherchant à résoudre un conflit, l’homme s’en crée un autre. La réponse au besoin devient à son tour question, tourment. Exemple : la peinture thérapeutique et l’angoissante peinture professionnelle. Dans les sciences : la notion de progrès, de perpétuel dépassement.

Pour terminer j’aborde le problème des moyens mis en oeuvre pour réduire les diverses formes d’angoisse elles-mêmes conflictuelles (il est aussi angoissant de savoir que d’ignorer, d’être célèbre que d’être ignoré). Moyens eux aussi contradictoires et conflictuels.

1) réserver à une élite la connaissance (l’occultation). Critique : solution utopique.

2) développer la vulgarisation : T.V., radio, exemples types d’essais d’ajustement qui tout critiquables soient-ils sont susceptibles de modifier les formes de notre sensibilité de notre affectivité, de nos émotions.

Voilà en gros quelques idées. Tout cela demande à être élagué (cela ferait un livre) et pensé plus rigoureusement.

Traiter en quelques pages, autrement que sous formes de prolégomènes, des problèmes posés par la conjoncture des trois acteurs de la conduite humaine que le titre de notre exposé associe, nous paraîtrait une tâche vaine si l’on ne discutait préalablement du sens de chacun de ces mots dont l’acception convenue risque de nous conduire, par un abus d’analyse et une absence de criticisme dynamique, dans les ornières où la pensée en mal de synthèse, actuellement se débat.

Posons donc des questions, fussent-elles embarrassantes, et psychanalysons, au sens où Bachelard l’entendait, dans une prospective épistémologique, les concepts que nous avons à confronter. Ces concepts, pour le sens commun recouvrent des faits d’existence quotidienne que l’homme a de lui-même. Mais nous savons aujourd’hui combien trompeuse est cette expérience vécue de l’être et du monde en perpétuelle contradiction avec la démarche d’un rationalisme qui s’épure, d’un "Rationalisme Appliqué", d’un esprit scientifique qui fait son autocritique, d’une "Philosophie du Non", qui conteste perpétuellement et crée un mouvement de perpétuelle dialectique.

Demandons-nous donc d’abord ce que signifie pour nous le "Politique". Faut-il l’entendre dans son sens large et rare qui concerne la vie collective ou dans celui plus convenu "qui concerne l’Etat et le Gouvernement par opposition soit aux faits économiques, soit à la justice ou à l’administration, soit aux autres activités de la vie civilisée, telle que l’art, la science, l’enseignement". La distinction est d’une énorme importance car elle implique un choix entre une attitude d’analyse ou de synthèse.

De même pour le mot "Economie" dont le spectre très large s’entend de la notion populaire et si lourde de "Parcimonieux" à la notion abstraite d’"ordre qui préside dans la répartition d’un ensemble". Conception d’une science administrative de la consommation des richesses, opposée à celle plus humaniste d’une économie sociale ou politique qui étudie l’ensemble des lois qui régissent la société et règlent ses intérêts tant au point de vue moral que matériel". Dans cette plus large conception politique et économie interfèrent et les domaines se chevauchent sans qu’on puisse délimiter valablement leur contour.

Quant au concept de Culture, pris dans le sens de civilisation, dont la signification la plus ancienne implique un jugement de valeur, une hiérarchie qui en fait l’antithèse de barbarie, et dont le sens moderne désigne "l’ensemble complexe des phénomènes sociaux, de nature transmissible, présentant un caractère religieux, moral, esthétique, technique ou scientifique commun à toutes les parties d’une vaste société". Il ne laisse pas d’achever de semer la confusion et de brouiller toute distinction valable fondant l’autonomie des différentes disciplines qui interfèrent et se confondent : ce qui n’a rien d’étonnant !

Les disciplines sont multiples qui explorent la nature humaine, elles relèvent de l’histoire : "les plus vieilles disciplines ont donné les traités d’histoire ou de morale ou de légende... Certaines remontent à des cultures qui perpétuent l’Age de la Pierre... L’Economie, l’esthétique la linguistique, l’archéologie et l’histoire des religions comparées sont venues enrichir patrimoine des sciences humaines... La psychologie... suivie de peu par la sociologie..."

Ne soyons donc pas dupes des mots, des survivances, des scories que l’esprit recèle depuis que l’homme se pense. Car au fil de l’évolution, le faisceau de la pensée s’élargit dans une vue de plus en plus large, abolissant de vaines querelles, de vains dilemmes. "L’anthropologie, science de l’homme en général, discipline sans porte-feuille, est la plus universelle de toutes et la dernière en date", nous pouvons retenir comme synonyme d’Ethologie : la notion de culture au sens large.

Aux spécialiste, jaloux de leurs spécialités, de réfléchir, de faire acte de contrition et alors d’extrapoler, en se gardant de l’emploi trop analytique, de concepts qui se superposent comme des strates historiques et à la réalité desquels on finit par croire alors qu’ils ne sont que des étapes sur la voie orthogénétique de la pensée rationnelle et de l’abstraction.

Culturel, Social, Politique ; trois échelons sur l’échelle que gravit la pensée dans la compréhension qu’elle a d’elle -même, et qui cependant II Nous concevons donc la culture comme le phénomène qui recouvre l’ensemble des activités d’un organisme vivant, un tout indivisible où entrent des institutions qui pour une part sont autonomes et pour une autre part communiquent, ce qui revient à postuler le terme de conduite. Mais si nous savons que l’organisme tend à réaliser son unicité dans une perspective d’équilibre nous savons également que des conflits fondamentaux compromettent en permanence cette tendance à l’unité non nécessairement la Culture.

Sans entrer dans les détails complexes qui font l’objet des traités de psychologie, il faut cependant envisager deux dominantes du comportement qui dialectisent le phénomène culturel et le structurent en profondeur : il s’agit d’une part des forces qui freinent qui paralysent toute évolution, qui la font même régresser ou qui normalisent et d’autre part, d’une dynamique obéissant à des critères d’adaptation nécessaire qui met à tout instant en question l’acquis que cherche à institutionnaliser l’habitude.

Nous somme donc en présence de deux champs d’analyse : l’institutionnel et le fonctionnel.

C’est un des mérites de la psychanalyse que d’avoir mis en évidence, pour tout ce qui est normatif et principalement pour les phénomènes de groupe ou sociologiques, l’origine infantile et régressive des attitudes mentales que le comportement collectif implique, qu’il s’agisse de la structure familiale, religieuse ou politique. Nous ne vivons après deux mille ans et quelques, pas autrement sur ces plans que les grecs ou les romains et peut-être, les ancêtres plus lointains encore. Il faut noter cependant que la pensée spéculative abonde cependant en motivations qui ne trouvent à déboucher sur aucune application pratique et qu’en politique ou en économie plus qu’ailleurs existe un vaste domaine de systèmes théoriques qui restent du pur domaine de l’Utopie, au sens pessimiste ou l’entend Cioran.

Que l’on ne croit surtout pas que cela soit sans conséquence et que le malaise dont souffre notre civilisation, tant sur le plan social que religieux ou économique, pierres angulaires de vie collective, soit étranger à la stagnation à la régression que toute conduite collective entraîne presque nécessairement. A l’heure où le phénomène démographique en expansion soude les hommes et rend leur destin collectif de plus en plus inexorable, c’est néanmoins au niveau individuel ou de groupuscules que les forces évolutives contestataires, sur-cérébralisées se manifestent.

Des centaines d’exemples seraient à citer, qui fourniraient la preuve directe ou par l’absurde : les utopistes en politique, les artistes dans leur isolement qui ont conduit à la conception, à la mystique du maudit, alors que l’art, ressortissant jadis à la religion ou à la magie et reflètent la vie et la croyance collective ; la maladie mentale envahissante, signe d’un déviationisme en rupture avec les règles que la société tente d’imposera l’individu ; la démarche de l’homme de science en complète rupture avec le sens commun et l’expérience immédiate de l’être et du monde qui reste le lot du commun des mortels.

Nous vivons, mais à la ixème puissance la crise que fut la révolution socratique, celle du Christ et après lui, celle de la Renaissance, sans parler, mais le procès serait long de l’option positiviste du dix-neuvième siècle. Le cadre politico-économique ne convient plus à l’idée que l’individu se fait de lui, alors que pourtant il adhère aux forces qu’il subit en souhaitant de ne pas leur échapper. C’est là une contradiction, une insanité de l’être humain.

III
Nous avons parlé de stagnation, de régression au niveau collectif de la conduite. Force nous est d’être lapidaire. Pourtant, on ne peut sous estimer un ou deux faits fondamentaux. L’obédience aux normes est un besoin de l’homme. En contradiction, il tend à s’affirmer en tant qu’individu. Passons sous silence les formes élémentaires que ce besoin revêt. Par contre, chez les être d’élites, la distinction avec la norme prend des formes de plus en plus exacerbées. Un fossé se creuse. L’homme de science n’appartient plus au commun des mortels et ce n’est pas les efforts de vulgarisations qui nivelleront les pensées d’un public en mal de certitudes et d’apodictique, et le monde inquiet où l’homme de science se débat.

Les uns sont avides d’une certitude et d’une religion, les autres sont les monstres destructeurs des vérités de la veille. L’Art aussi emboîte le chemin. Il faudrait citer Fondane et en faire une profonde analyse, lui qui reprochait aux artistes de calquer leur comportement sur celui des savants. Il faudrait citer Benda et sa trahison des clercs, et puis encore cet apocalyptique métaphysicien allemand qu’est Max Picard, pour évoquer ce que j’appellerai le Traumatisme de la Connaissance, cet impact d’une science qui contredit l’expérience traditionnelle du monde à laquelle nous nous accrochons. Je devrais citer aussi Pierre Mabille, Marcuse...

Les pages me manquent et j’avoue ici mon désarroi, ma pénible expérience, mon tourment d’être un homme qui se veut un gène dans un corps dont la sensibilité des structures laisse si peu de possibilités à une quelconque labilité.

IV
Le pessimisme de notre pseudo-conclusion réclame un épilogue, d’autant plus que nous citons à la volée quelques auteurs que le monde n’a pas encore mis en vedette et qui défendent une pensée dans l’ombre de coulisses où le plus souvent la culture a son sens le plus pesant, avant le jour où les projecteurs de la renommée la mettent en vedette sur la scène de l’actualité. La mode -phénomène social- m’intéresse peu. Par contre le germe me fascine. J’aime à lire dans l’oeuf. La naissance du poussin ne prélude que trop à la poule au pot ! J’ai cité Mabille, Fondane, Bachelard. On commence à les connaître maintenant que leur pensée s’est réfugiée dans le secret des tombes et qu’ils ne sont plus présents pour contredire encore, pour se défendre contre l’apodictique de livres qui n’ont été que des étapes, écrits avec la sécurité de se sentir éternellement présent, éternellement mouvants. Je le répète, la société, le social- institutionnalisé et, à retardement, élève ses Statues.

Platon n’a fait "Utopie" où la misère de l’homme intelligent affleure dans une solitude que seul un artiste peut comprendre. Rien d’une pureté originelle ne passe dans le fait collectif.

Le poncif serait de refaire l’histoire à partir de Socrate, à partir du Christ, de Galilée.

Je quitte ces étapes pour m’attacher à la tragique aventure du Surréalisme, ayant présents à la mémoire ces coureurs de fond solitaires que furent des penseurs ou des artistes tels van Gogh. Le mythe a échoué, la mode en a fait une parade foraine : l’admiration à posteriori est une forme d’avortement. Et actuellement les musées des horreurs y trouvent leur compte. L’homme meurt contorsionné par la souffrance.

N’oublions, comme le souligne Gaston Bouthoul que les élites ne détiennent pas le pouvoir. Cela n’est pas neuf et je conseille à l’amateur de souffrance la lecture des lettres de Vives parmi cent autres ouvrages.

Dans tous les domaine où l’homme se révèle hautement socialisé, je n’aperçois que dénaturation, frivolité, compromission. Pourtant l’humanité se soude dans le temps et dans l’espace comme un grand corps en voie de formation. C’est une étape douloureuse et cruciale à passer. Le Politique et l’Economique en sont les crètes.

Mais si je ne me trompe, la métaphysique, la mystique, la démarche solitaire dans le troupeau en fuite, la révolte de l’"anarchiste-libéral-indépendant" mineront cet édifice pour lui donner qui sait, l’aspect humain nouveau qu’entrevoient des gens comme Georges Olivier ou Theillard de Chardin. Je me meurs pour ma part, dans le troupeau, d’être la brebis d’un imaginaire berger dont la religion cherche nostalgiquement ou la physionomie originelle ou la réincarnation, pauvre survivance intemporelle, trace d’un pourtant immortel passage.