Texte

Créateur de réalités fictives, d’insécurité et d’épouvante (et autres textes) (1981)

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Peindre répond effectivement à des besoins très divers, non seulement selon les époques, selon la personnalité des artistes, mais aussi selon les mécanismes, les phases auxquelles leur vie est soumise. Que puis-je dire de valable qui me concerne. J’ai l’impression, réflexion faite, qu’aucune pensée ne me vient qui ne soit de nature à brouiller les pistes. Peindre n’est pour moi, pour l’instant, que me débattre dans un espace symbolique, activité de producteur d’angoisse qui, dans cet espace, fait naître l’inquiétude, l’assume en lui donnant des formes et des couleurs, et la vend. Acte désintéressé et lucratif la fois, s’il se peut !

Des techniques, je ne maîtrise que celles où en permanence, les certitudes ne durent qu’un instant. Vingt cinq ans de peinture n’ont fait de moi ni un artisan ni un virtuose. Du contenu, je ne me soucie guère bien que le fait de peindre doive être considéré comme un langage, langage pourtant vécu pour lui-même comme pleinement signifiant. La dialectique entre pensée et action, action et langage, s’estompe à mes yeux complètement au moment où ma vie se dissout dans la création. Aux autres de décider s’il y a discours ou simplement trace d’un geste impulsivement éphémère.

Chaque fois que je me mets à peindre, je me lance avec frénésie dans ce qu’on appelle une série, comme si, de tableau en tableau, se développait une chaîne qui devait être un cycle complet, symboliser toute une vie, faire une "oeuvre" à chaque fois. A chaque toile, je me demande si ce ne sera pas la dernière. En fait, elle l’est. J’en commence une autre pour ressusciter. La série achevée, hors d’haleine, le purgatoire, la dépression de la post-parturiente, la mise hors de combat.

Faire de l’art riche pour les pauvres (1980)
Plisser de l’oeil, cligner de l’oreille lorsque se produisent des bruits inaudibles, se marcher sur le pied alors qu’on vous a amputé des orteils, être aveugle à toute excitation qui prenne l’oeil pour médium, se contenter du maximum d’aliments qui ne nuisent à l’épanouissement de l’organisme, confronter les idées qui ne sont pas les siennes à celles qui ne sont pas nécessairement celles des autres. Autrement dit, être à travers le miroir qu’est autrui en désaccord avec soi-même. Voilà qui me paraît une démarche essentielle.

Soyons cependant réalistes : il faut payer le prix de la famine et de l’indigence. Je doute que sur ce plan d’une austérité non consentie, une religion fasse face au tragique du problème que pose ceux qui payent d’une malnutrition le génie qui les habitent.

Jamais ne me viendra à l’idée d’acheter du talent et du génie. Voilà des denrées dont je ne sais que faire. Il est misérable d’être génial. Il est malvenu et peu glorieux d’avoir du talent.

Il faudrait tout au long d’une vie ne rien faire sans être discrédité et sans se sentir dévalorisé à ses propres yeux. Je parie qu’il existe en cette période de frénésie - frénésie seule capable de trouver sa raison d’être - l’accomplissement d’un acte définitif et essentiel. Impossible d’être loin ou près, ici ou ailleurs, en somme nulle part, ni dans le temps, ni dans l’espace.

Alors que je suis de moins en moins capable de contrôler mes phalanges, la complexité structurale d’une main, sur le plan des articulations osseuses, musculaires et nerveuses et tellement éloignée du cerveau, fait que je me sens acculé à vivre aux confins de moi-même. A ces confins, je suis dénudé, incapable d’être autre chose qu’un pauvre, je renonce à dire, je renonce à peindre et ce faisant à dépenser futilement de l’argent, je n’achète rien à personne. Je me prive du plaisir de me situer face à autrui donc face à moi-même. Je taris les sources où m’abreuver, je stérilise toute végétation, je me canalise sans regret sur les eaux plates que l’homme s’efforce de vouloir rectilignes.

Ce qui compte n’est pas d’apposer sa signature à ce qu’on fait, mais de reconnaître son être, sa substance, et lorsque la chose émane de nos confins, comme étrangère à soi, il faut savoir se porter loin vers elle et devenir ce qu’elle exige, étrangement étrangère.