Texte

Cobra, Jean Raine (1974)

Extraits :

Bruxelles 1927. A huit ans, l’enfant Jean Philippe Robert Geenen lit "L’épatant", "Les pieds nickelés". Son père meurt ; il en éprouve une satisfaction ambiguë, lui vole son rôle et entretient avec sa mère des rapports complexes.

Elève intelligent, il aime la littérature grecque et latine, dévore à quinze ans Racine et Corneille, versifie classique de premiers poèmes. Un an plus tard découverte de Rimbaud, Mallarmé, Vitrac, Artaud... Il dessine de petites choses assez surréalistes, écrit poésie, scénarios, se passionne pour le cinéma, s’inscrit à diverses facultés (droit, sociologie, archéologie, psychologie), assimile tout, fuit les examens, ne se licencie en rien.

1946. Avec sa première femme, actrice française, part à Paris. Désireux de rencontrer Breton, trouve sur son chemin Bachelard, Pierre Mabille - avec lequel il réalise son premier film : "Le test du village" - et Henri Langlois, directeur de la Cinémathèque française qui lui propose un travail.

1949. Raine rencontre Cobra, écrit dans la revue, participe au film Perséphone qu’il illustre d’un texte poétique, organise parallèlement à l’exposition de Liège un festival du film expérimental. Très proche de Breton, il demeure le plus surréaliste que ses amis de Cobra et refusera toujours les connivences avec le P.C. des surréalistes révolutionnaires.

Après 1951, Jean Raine exerce à Paris divers métiers : peintre en bâtiment, représentant de commerce, apprenti plombier... Continue d’écrire.

1956 film sur Ghelderode, personnage qui le séduit, en collaboration avec Luc de Heusch.

Vers 1958, peu à peu, la poésie l’abandonne et bientôt, lui qui dessinait depuis toujours, se lance dans la peinture. Alechinsky, son ami, lui ouvre des portes. Bizarrement, Jean Raine, qui dessinait surréaliste, peint Cobra. Cobra spontané, souvent coloré, cobra-cri, avec en plus une certaine hallucination, des personnages qui vous poursuivent, une angoisse qui vous fascine.

Dans sa peinture, Jean Raine défie la mort qui l’obsède, jette sa violence, sa propre destruction. A la différence de la poésie, plénitude étale des mots, la peinture est acte, vie, défi au temps. "La mort pour moi d’ailleurs est plutôt une naissance, c’est un parti pris que j’ai pris de proclamer que l’on naît mort et on meurt vivant. C’est avec cette optique que je vis, que je crée". Sur la toile qui s’élabore la vie efface la mort.

Jean Raine l’anxieux qui a trouvé le moyen de déjouer le périssable, fera partager son défi à de plus angoissés, ceux que l’on dit aliénés, avec lesquels il réalise des séances d’expression graphique. Fasciné par la folie, ce monde des fantasmes qui cherche une manière de se crier, il fonde Bruxelles le club Antonin Artaud. De Jean Raine, il y a des encres de chine sur papier très mince, marouflées, noires et blanches, personnages en crispation, en grimaces, en angoisse, des acryliques aussi, en couleurs à la fois violentes et sourdes, hallucinations de présences, têtes obsédantes. Jean Raine se cherche, voyage, vit quelques années aux Etats Unis puis revient en France (1968).

Il s’aime et s’insupporte à la fois, s’enivre pour exister, pour créer ; "je bois par panique, par besoin d’une excitation, pour lutter contre un corps que je sens être périssable et nécessitant une excitation que je n’éprouverais pas si la boisson ne m’y aidait". Lorsque j’ai bu je parviens à m’accepter.

Fascinant, multiple, peut-être désagréablement sincère, à travers ses poèmes, ses dessins, ses films, ses peintures, Jean Raine crie sapeur de vivre, son goût de vivre, son désir de nier le temps qui tue.