Texte

Certains destins (1994)

Extraits :

Certains destins se nouent à la lumière de l’oeuvre dont ils furent les projecteurs. Au point que beaucoup d’oeuvres, je pense à celles de Raine, de Beuys ou de Warhol, songeant à ceux qui sont morts dans nos alentours immédiats, tirent une grande part de leur légitimité et sans doute aussi de leur efficacité du destin qui les soulignèrent.

Il ne s’en est pas caché, jusqu’à publier un très poignant "Journal d’un Delirium", Jean Raine a vécu et peint dans une très douloureuse intimité avec l’alcool. Mais aussi avec la drogue, la psilocybine qu’il expérimente autour de 1964. Tel est évidemment le problème : que l’on ne saurait replier l’oeuvre d’un intellectuel ou d’un artiste sous cette catégorie d’expression particulière qu’est l’alcoolisme, mais pourtant, dès lors que l’alcoolisme est revendiqué, ou plus brièvement inséré à la biographie officielle du sujet, il ne saurait être non plus question dans le regard que l’on porte sur cette oeuvre de négliger cette qualité essentielle de relation au langage.

Surtout si, comme je le pense, concernant l’oeuvre de Jean Raine qui s’est lui-même donné la peine de désigner et souligner l’importance de cette expression concomitante à son oeuvre, cette dernière est l’objectivation la plus complète, la plus définitive et la plus réussie de cette volonté d’expression dont l’alcoolisme fut aussi l’un des cours majeurs.

Sans doute la précaution à prendre face à un tel dispositif est de ne pas expliquer ceci par cela, mais il est clair aussi que dans le cas de Jean Raine ceci s’explique avec cela dans une même urgence. Urgence générale d’une relation spécifique aux contours régulateurs qui, dans l’oeuvre peint de Jean Raine s’associe aux enjeux particuliers de sa génération et place son oeuvre dans une juste disposition historique.

A partir de 1960, date à laquelle se manifestent les premiers travaux originaux du peintre et jusqu’à sa mort en 1986, il est curieux de constater comme son oeuvre a peu évolué, tant dès ses débuts Jean Raine a une claire vision du combat qu’il mène, à la fois historique et avec lui-même. Le peintre aura beau manifester son adhésion "inconditionnelle" au Pop-Art, j’y vois d’avantage un intérêt moral pour la modernité qu’un réel enjeu pour son oeuvre. Jean Raine a une lutte beaucoup trop sévère et personnelle à mener pour s’associer réellement à aucune esthétique normative d’époque, et s’il croise le surréalisme et Cobra, c’est plus effet de circonstances et d’amitiés, je ne le vois pas se soumettre à une quelconque dogmatologie formelle : l’acte de peindre n’est pas un horizon à quoi se conformer, mais une urgence expressive à manifester.

L’intransigeance et la réussite de son oeuvre autant que la fatalité de son existence est la somme d’une impossibilité où se mêlent autant de volonté que d’impouvoir à reconnaître le statut légitime des contours. Et la lutte qu’il mène contre lui-même et sa délinéation propre en tentant de dissoudre compulsivement son identité dans l’espoir de la retrouver davantage dans cette sorte de fusion que commet l’ivresse pour celui qui en est l’objet avec ses alentours, nous la retrouvons intacte cette lutte dans la peinture de Jean Raine.

La remarque en a été faite dans le beau texte que Claire Peillod a consacré à cette oeuvre, le souci constant et pour ainsi dire le seul objet des peintures de Raine est le visage, accentué parfois jusqu’à la représentation du corps. Sur mode indiciel souvent ne subsiste du visage que la place des orbites, mais de ce fait figurant plus radicalement encore le travail de la peinture analogue aux effets d’ivresse consistant en une sorte de liquéfaction générale des contours au profit d’une sensation de continuum organique entre l’être et son contexte, entre le visage et le plan général où il apparaît comme au sein d’un labyrinthe fluide.

Ainsi "imbriquées jusqu’à l’inextricable" selon ses propres termes, les formes discernables des trajets convulsifs du pinceau constituent-elles un principe associatif et inclusif où la figure se métamorphose en apparition, dernier stade d’une lutte impitoyable contre la séparation, ultime rendez-vous du déni de l’opposition entre visible et invisible. La séparation à mon sens a été le thème unique et tragique de cette existence comme de cette oeuvre. Peindre pour cet homme n’a jamais été un exercice professionnel ou décoratif, incapable qu’il était d’épouser une fonction, c’est à dire une séparation. Peindre fut un exercice spirituel, dont le seul objet fut de récuser la séparation, cette séparation primordiale à laquelle dans le mouvement même de son déni à l’oeuvre, il donna force de créer l’apparition du visage.

Un visage oui, mais un masque aussi ; le trait premier et dernier de l’identité affleurant d’un entrelacs qui figure un vertige prévu, désiré, où s’engloutir, où renoncer à l’identité, où mourir.

Peindre, boire et mourir, vaincre la séparation qui lui conféra d’abord son visage et son nom, telle fut l’exigence absolue de Jean Raine, mais aussi par voie de conséquence ce qui confère à son oeuvre sa vérité intense, c’est à dire sa beauté.