Texte

Acousticons et sonotones (1949)

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A Marcel Marceau

La parole était nécessaire au cinéma, comme à tous les bavards, comme à tous ceux qui n’ont rien à dire et éprouvent cependant le besoin de s’épancher. Il lui fallait l’arsenal des mots, comme il lui faut déjà la couleur, bientôt la vraie, le relief et le reste. Le muet était en fin de compte trop pauvre pour exprimer le rien, lequel nécessite comme chacun le sait, des trésors d’emballage.

Si donc la parole était son emballage, il est facile de comprendre à quel usage elle était destinée : un coup de baguette sur la tête du prophète et le voila camelot-bonimenteur du boulevard. Encore un petit effort. La ressemblance sera parfaite. Ainsi que Sartre le constate (pour une fois, à notre plus grand plaisir) : "On a souvent d’autant plus de verve qu’on entend moins ce dont on parle".

Cependant, force nous est pourtant de reconnaître que le parlant fut un incontestable progrès. Grâce à lui, le néant avait une chance de plus de passer la rampe. Ce fut providentiel. Avant son apparition, le cinéma s’épuisait en convulsions horribles à voir car le cinéma a de tous temps été bavard. A cet égard, le muet aura été sa phase de croissance la plus pénible. Ceux qui n’ont pas perdu la clef de ce langage visuel et ont encore la pratique de cette sorte de pellicule ; ceux qui ne se laissent pas prendre soit par ignorance soit par snobisme au charme faussement insolite et désuet que révèlent les vieux films, en conviendront avec nous.

Mais tout ce qui brille n’amasse pas mousse et tout ce qui roule n’est pas or. Les poètes le savent. Ils savent aussi qu’ils sont les derniers à profiter du progrès, dont le seul bénéfice (c’est bien le cas de le dire) est de remplir les poches qui ne seront pas les leurs. Heureusement pour eux, ils ont besoin de si peu de choses qu’il leur suffit presque de vivre. Immanquablement le bâillon qu’on leur met sur la bouche devient une paire de lèvres que leur sang ne tarde pas à colorer. Les vrais poètes s’expriment grâce à tout et malgré tout. Les boulets qui emprisonnent le monde les aident à s’élever. Ce qui n’excuse en aucun cas les gens qui les emmerdent.

C’est bien pour cela que le cinéma, grâce au pouvoir de certains magiciens, existe encore tel qu’il aurait toujours pu exister, tel qu’il a rarement été : content de son sort, content de soi, tel que l’âge de la pierre en garde la mémoire. Ainsi Chaplin qui au temps du muet faisait toujours du mime et qui, au temps du parlant, s’est tout au plus risqué à faire du cinéma sonore.

- Toujours en retard, Monsieur Chaplin, sur le progrès ?
- Eh ! Oui

Et heureusement. Mais ce n’est pas tout.

Ce grand silence polaire, le mime, la pantomime, n’ont pas fini de l’exploiter ; ce silence qui est leur poétique, ce silence solidifié et travaillé par le geste, ce langage à trois dimensions dont les signes peuvent être contournés.

L’art des images aimées saura reconnaître ses frères. Un grand poète y travaille en travaillant cette glace de feu : Marcel Marceau.

Si nébuleuse que puisse être cette première rencontre, le cinéma aura marqué un point. Il aura donné un témoignage des plus précieux d’un avertissement que les regards attentifs n’auront pas manqué de percevoir. Ce signe aura même porté l’empreinte du plus merveilleux des hasards en portant sur l’écran le personnage de Bip, l’aveugle, le faux aveugle !

Bip pour mendier, simule la cécité. La longue main que lui prête Marcel Marceau descend comme un brouillard sur la face blafarde du paillasse, cachant un instant les yeux qui se voilent et se ferment, puis la bouche que modèle la souffrance. La tête branle, la main se tend, suit l’invisible passant à la piste, revient, va, soupèse la pièce, la porte à la bouche, puis au gousset. Et voici que tombe dans le creux de la main une bague. Les yeux s’ouvrent : un vrai aveugle y verrait. Les longues jambes dansent un grand galop, une fuite immobile au pays des merveilles. Bip a dans les jambes une tribu d’Indiens qui dansent. Mais déjà la course ralentit. On devine à l’horizon l’orpheline, l’aveugle de naissance, au doigt de laquelle Bip passe la bague.

Sa main, légère à nouveau, repasse sur les yeux. La tête branle la main s’étend et suit de nouveau l’invisible passant.

Un véritable sourd y verrait.