Texte

A cœur perdu (1997)

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Le dérèglement de tous les sens est un slogan surréaliste qui n’a été que prudemment appliqué par ses promoteurs. Par contre certains disciples, certains croyants, certains voyants, se sont lancés à corps perdu, à cœur perdu dans ce qui est, lorsque le slogan est pris à la lettre, une effraction de l’être.

Jean Raine est de ceux-là.

Par là même, son œuvre et sa vie sont indissolublement liées. Ce poète précoce, cet alcoolique précoce, ce boulimique, a toujours placé l’art très haut, l’art avec un grand A, l’art qui est à la fois poésie, peinture, cinéma, l’art qui est tout le contraire d’un divertissement, tout le contraire d’un jeu et bien entendu tout le contraire d’un décor.

Cette exaltation, cette avidité à vouloir tout connaître, tout entreprendre, à vouloir créer à la fois avec des mots, des couleurs, des signes, de la pellicule, de l’abstraction et des images, est à la fois la grandeur de Jean Raine et sa faiblesse. On s’épuise à vouloir tout oser. Et l’on déconcerte le spectateur.

Il est vrai que Jean Raine qui disait n’avoir pas d’esthétique précise, mais une éthique, se souciait moins du rendu que du faire, qu’il ne cessait, par ce fameux "dérèglement de tous les sens", de flirter avec la mort, et que rien ne lui était plus étranger que l’idée de faire une carrière artistique.

Ne nous étonnons pas ensuite s’il demeure le grand inconnu de Cobra. "J’ai tout fait, a-t-il écrit, pour nuire à ma personne".

Jean Raine s’est d’abord manifesté parmi les surréalistes belges, puis parmi les artistes de Cobra. Les surréalistes belges se défiaient d’André Breton et des cénacles parisiens comme les artistes de Cobra se défiaient de l’École de Paris. Quitte pour ces derniers à la rejoindre plus tard. Sauf Jean Raine, bien sûr, qui alors que ses copains se lançaient à la conquête des galeries parisiennes, abandonnait provisoirement la peinture pour le cinéma. Et bien qu’il n’ait cessé de se considérer comme "fondamentalement surréaliste", le goût du blasphème lui faisait écrire de la prose du pape Breton que c’était "une chiure solennelle".

Donc, Jean Raine ne s’intégrait à rien et l’acte de peindre lui paraissait somme toute dérisoire.

Il sera néanmoins peintre et avec quelle frénésie ! Il peindra dans des états de médiumnité, se souvenant du principe de l’écriture automatique. Quarante ans de peinture, ce n’est pas rien ! Il dessinera, peindra, avec n’importe quel outil et sur n’importe quoi : au stylo à bille, au crayon, à la craie et sur du carton, du papier d’emballage, tout ce qui se trouvait à portée de sa main ou de sa bourse, en perpétuel manque.

C’est le grand supplice du drogué que le manque. Jean Raine a écrit des textes très précis sur ses expériences des hallucinogènes qu’il considéra comme négatives et sur l’illusion des vertus de l’alcool. Ce qui lui manquait, c’était donc moins la drogue que l’impression de ne jamais arriver au bout de soi.

D’où sa vie tumultueuse, sa boulimie de rencontres, d’amitié, d’amours, d’expressions artistiques diverses. Ne sera-t-il pas fou de cinéma pendant les dix ans où il ne peindra plus ! N’accumulera-t-il pas, depuis l’âge de seize ans, des recueils d’apophtegmes, la plupart perdus dans ses errances, mais dont certains forment la remarquable suite de son "Journal d’un Delirium !

S’il finit par récuser COBRA, disant qu’il n’avait adhéré à ce mouvement que par amitié pour Alechinsky, il conserva néanmoins de son passage éclair dans COBRA la spontanéité du geste de peindre. Sa peinture gestuelle, tachiste, au début des années 60, puis violemment colorée et exubérante à la fin de cette décennie, est plus COBRA que nature. Un COBRA paroxystique proche d’Asger Jorn.

De ses encres, de ses huiles, je vois moins le reflet de cette "tératologie complaisante à l’horreur", comme on l’a dit, qu’un cri, une révolte, une douleur. De la turbulence du geste naît le lyrisme, l’embrasement des formes baroques et de couleurs brouillées, l’approche des ombres et des spectres.

Une activité aussi fébrile, aussi exubérante, aussi utopique, donne, malgré l’abondance des produits peints, écrits, filmés, malgré leur qualité, leur authenticité, l’impression d’un inachèvement. Comme si l’ambition d’avoir voulu trop étreindre avait été trop forte ou si, plutôt, la matière même de la peinture, la texture des mots, la mécanique de la pellicule, ne lui avaient laissé qu’insatisfaction, trop médiocres supports pour son immense désir.